mardi 28 août 2007

Les cerfs-volants de Kaboul, de Khaled Hosseini

Ce livre est un énorme succès à travers le monde. Il a été édité aux Etats-Unis en 2003 et depuis lors traduit dans plusieurs dizaines de langues. En France, il a décroché l’an passé le prix des lectrices de Elle, et une simple visite sur le site de la FNAC me présente vingt-quatre avis de lecteurs dithyrambiques - la note moyenne étant de 10/10. Pas moins ! Faudrait-il donc passer à côté d’un tel chef d’œuvre adulé dans le monde entier ?

Précisons d’emblée qu’il s’agit d’un roman, sous la forme d’une fausse autobiographie. Oui, fausse, car l’histoire du personnage principal, un écrivain, n’est pas celle de Khaled Hosseini, l’auteur du livre. Cette précision paraît indispensable, sans quoi on se dirait à chaque page « c’est incroyable ce qu’a vécu cet homme », « quelles coïncidences extraordinaires »… alors qu’en réalité tout est inventé. Cela étant dit, de quoi parle le livre ?

La première partie relate l’enfance d’Amir en Afghanistan, les relations ambiguës avec son père Baba, son amitié avec son serviteur Hassan. Amir, le narrateur, est pachtoun, sunnite, noble et riche, alors qu’Hassan est chiite hazari et considéré comme faisant partie d’une caste inférieure.

De là découlent des rapports équivoques entre les deux garçons. L’indéfectible admiration de Hassan pour Amir n’est-elle due qu’à la condition sociale du jeune hazari ? La prétendue supériorité intellectuelle d’Amir, et sa cruauté envers son jeune ami, ne relèvent-elles pas d’une indicible jalousie ? Dans cette première partie, l’auteur tente de nous persuader à quel point il était lâche, alors que les autres sont formidables. Hassan devine tout, sait longtemps à l’avance l’endroit précis où un cerf-volant va atterrir, supporte sans broncher les cruautés de son maître. Amir se décrit comme pusillanime, envieux malgré lui de la vivacité d’esprit de son serviteur et même jaloux du traitement que lui réserve son père. Le comble de la lâcheté est atteint quand il n’ose pas intervenir alors que Hassan est pris à partie très brutalement par Assef, violé sous ses yeux.

Précisons-le d’emblée, Assef est le méchant de l’histoire. Il est sauvage, brutal, « sociopathe » dit l'auteur (le mot est-il bien choisi ?). Il se balade à la tête d’une bande de mauvais garçons et corrige ceux qui ne lui reviennent pas avec un poing américain, quitte à leur arracher les oreilles. Il ne cache pas son racisme et, par-dessus le marché, admire Adolf Hitler.

A ce moment, Khaled Hosseini a dû se relire et se demander s’il était bien clair que le personnage d’Assef était un vrai méchant. Il a donc réfléchi et ajouté quelques tares supplémentaires : le voilà pédophile et, bientôt, dignitaire taliban.

Pour résumer cette première partie, le narrateur est un lâche vraiment lâche, son serviteur est admirable en dépit de sa condition sociale, et le méchant est très méchant. Pour le sens de la nuance, comme on le voit, l’on repassera. L’histoire semble en revanche admirablement adaptée pour devenir un scénario comme Hollywood les aime, plein de bons sentiments, de personnages simplistes et de couchers de soleil avec palmiers en ombre chinoise sur violons sirupeux.

La suite de l’histoire ? Amir et son père se réfugient aux Etats-Unis (au passage, description d’une conduite héroïque de Baba devant l’envahisseur soviétique, ça ne mange pas de pain). Le père s’adapte mal à la vie occidentale et vit sur ses préjugés (on songe parfois à Spiegelman père dans Maus). Le fils ne s’américanise pas excessivement puisqu’il se marie avec une réfugiée de son pays, selon les contraintes de sa culture (pas de sexe avant le mariage – mais la demoiselle n’était plus vierge). Baba meurt d’un cancer, les deux époux ne parviennent pas à enfanter (préparez les mouchoirs), quand pendant l’été 2001 Amir reçoit un appel du Pakistan qui lui offre une occasion « de se racheter ». Evidemment, le héros retourne là-bas, tente de renouer les liens avec ceux qu’il a connus, découvre que le seul survivant de la folie des Talibans est le fils de son ancien ami Hassan. Il ira jusqu’à Kaboul l’arracher aux griffes du sociopathe-national-socialiste-pédophile-taliban, le méchant Assef (scène physiquement douloureuse), rejoint les USA avec le jeune enfant alors que les tours jumelles allaient bientôt être détruites. Le roman se termine sur la description de cet enfant muet et traumatisé, mais laisse entrevoir une guérison possible.

Au risque de me faire haïr de l’immense majorité des admirateurs du livre, je dois dire que j’ai trouvé celui-ci assez démagogique. Je crains qu’il n’offre, sous couvert d’histoire d’un pays et de paraboles plus ou moins subtiles, une façon à peine détournée de caresser le lecteur dans le sens du poil.

J’ai lu un peu partout que ce livre était précieux sur l’histoire de l’Afghanistan. En vérité, elle n’est que très peu évoquée. N’espérez pas y apprendre la raison de l’intervention des Soviétiques, ni davantage celle de leur départ, ni même le pourquoi de l’arrivée des Talibans. Tout reste tellement superficiel qu’on pourrait croire que le livre a été écrit par un occidental n’ayant jamais mis les pieds là-bas, et simplement un peu au fait des événements et de la culture locale.

Par ailleurs, l’écriture de Khaled Hosseini n’a rien d’extraordinaire. On sent l’art d’un adepte du beau style, peaufinant des réflexions profondes (qu’une nouvelle fois, je verrais bien conçues pour leur adaptation au grand écran). Etrange paradoxe pour un auteur qui décrit son personnage principal comme un écrivain hors du commun, encensé par ses proches comme par la critique.

« J’étais assez satisfait [de mon dernier roman]. Certains critiques l’avaient estimé bon, et l’un d’entre eux avait même employé le terme "captivant". » (le narrateur sur lui-même, p. 263). Sa femme n’est pas en reste : « Tu as un talent incroyable ! Je n’en reviens pas. »

Après tout il n’y a pas de mal à se faire du bien et à se passer des doses massives de pommade. Quel dommage, pour monsieur Hosseini, d’avoir renoncé à stimuler son savoir-faire d'écrivain pour nous proposer un aperçu de ces qualités si généreusement auto-proclamées. Son emploi revendiqué des clichés de langage est, à la longue, fatigant, tout comme l’étalage des inestimables qualités du héros dans la dernière partie. Son épouse s’émerveille : « Tu es si différent des autres Afghans ». Ben voyons. Page 270, le voilà qu’il fourre une liasse de billets de banque sous le matelas d’une famille pauvre. Quelques chapitres plus loin, un avocat tient à lui dire qu’il trouve sa démarche « admirable ».

Tout cela est bien joli, on aimerait juste que l’auteur lâche un peu la bride au lecteur, lui fasse confiance et lui laisse décider ce qui est admirable et ce qui l’est moins.

Quant à la couleur locale, elle est très facilement donnée par l’emploi de mots afghans incorporés au texte.

« Tu as vu ça ? elle est aussi maghbool que la lune » (p. 204). On est bien heureux de le savoir, assurément.

« Tu es khoshteep, me complimenta mon père. Très beau. » Le procédé, systématique tout au long du livre, serait moins pénible si au moins l’on avait un petit lexique et un aperçu de la prononciation correcte.

« Personne avec qui s’asseoir autour d’une tasse de chai ». Une inoffensive tasse de thé, c’est sans doute trop demander. Mais la phrase serait tellement plate si on mettait tout en français, n’est-ce pas ? Au passage, je me demande pourquoi on s’acharne à écrire « chai » un mot qui, j’en suis persuadé, se prononce « tchaï ». De même, je verrais bien remplacer « Noor » par « Nour ». Que je sache, deux « o » à la suite n’ont jamais donné le son « ou » en français. Mais c’est sans doute plus chic d'écrire un mot afghan à l’anglaise.

Si l’histoire se laisse lire, elle n’est pas ce chef d’œuvre du siècle que nous décrivent tant de critiques à travers le net. La note maximale donnée par les acheteurs de la FNAC m’apparaît singulièrement disproportionnée. Si l’on donne 10/10 aux Cerfs-volants de Kaboul, que restera-t-il pour les vrais sommets de la littérature ? Par curiosité, je suis allé consulter la note donnée au Père Goriot. Eh bien, Balzac est ridicule : son roman récolte un piètre 3/10. Enfoncé, le vieil Honoré de.

5 commentaires:

benjamin a dit…

Je tiens à vous remercier pour cette unique bonne critique trouvée sur le net de ce roman de gare à la limite du pathétique. Je ne suis pourtant pas un lecteur difficile et plutôt sensible à la thématique du récit. Je cherchais désespérément une critique un tant soit peu réaliste sur le net et dois avouer que ce ne fut pas chose facile, donc merci à vous. Je rajouterai à vos très justes remarques que des scènes de violence et des descriptions morbides parfaitement inutiles étayent le récit alors qu’à l’inverse, les impressions intimes des personnages, leurs réflexions les plus subtiles, n'ont pas voit au chapitre. Par exemple, lorsque le personnage principal rentre en Afghanistan dans un contexte particulièrement dramatique et après 20 ans d'exil, l'auteur ne nous dit rien de son ressenti profond ou de ses émotions et se contente de faire vomir le personnage en camionnette (comme il l'a déjà fait à de nombreuses reprises au début du livre). Je rajouterai encore que les personnages et leurs relations n'ont aucune crédibilité et l’on voit toujours apparaître les grossiers fils d'un marionnettiste amateur. Franchement, pour moi, Hosseini n'est pas un écrivain. Enfin, voilà, désolé moi aussi pour les nombreux amateurs du livre, j'avais besoin de dire ce que je pensais après plusieurs heures perdues sur ces pages. Bonne lecture quand même.
Benjamin

Alain Chotil-Fani a dit…

Bonjour Benjamin,

en effet, vous avez raison, que dire de plus sur ce livre tant surestimé ? C'est une collection de recettes (pathos, violence, révolte, bons sentiments...), superficielle, parfaitement convenue et sans valeur littéraire.

Mais le pire est peut-être l'outrecuidance complaisante avec laquelle K. Hosseini (ou son personnage) se décrit comme un grand écrivain. On aura tout lu...

Merci de votre commentaire, je me sens moins seul.

Céline a dit…

Je ne suis pas d'accord avec vous, et je trouve fort de dire d'emblée que vous trouvez ce roman "pathétique".
Il y a un minimum de respect à avoir, ce n'est pas parce qu'on aime pas que ce n'est pas bon.
Par ailleurs le livre ayant été écrit en anglais, je comprends que lors de la traduction les mots aient été laissés tels quels.
Personnellement j'ai trouvé ce livre très touchant (j'ai également lu le père Goriot et je peux vous dire que j'ai eu l'impression que ces temps de lecture duraient une éternité...)

Maintenant chacun a son avis, mais il ne faut pas le proclamer comme seule vérité.

Alain Chotil-Fani a dit…

Bonjour Céline,

Vous écrivez : "chacun a son avis, mais il ne faut pas le proclamer comme seule vérité." Cela signifie donc que vous avez pu trouver ce livre très touchant, sans que pour autant ce soit un bon livre.

Qu'est-ce qu'un bon livre ? Pour répondre à cette question il faut dépasser le niveau basique du "j'aime" ou "je n'aime pas" pour se poser la question de la qualité littéraire. C'est précisément ce que je fais dans ma critique, en pointant les procédés mis en oeuvre par l'auteur : bons sentiments, démagogie, épisodes racoleurs, faiblesse du style, etc.

J'avance donc des arguments. La seule manière de répondre à une critique est de réfuter les arguments avancés dans cette critique, ou de lui opposer des arguments mieux construits. C'est le principe même d'une discussion.

Il est très révélateur que la seule chose sur laquelle vous me reprenez concerne un point annexe, la transcription des termes locaux. Que le roman ait été écrit en anglais ou en n'importe quelle autre langue m'indiffère, puisque je lis une traduction française. Je ne sache pas que l'on puisse défendre l'orthographe "Kabul" sous prétexte que dans le texte original cette ville s'écrit ainsi. En français, on écrit "Kaboul". La même règle devrait donc s'appliquer pour les autres mots que je cite.

"Il y a un minimum de respect à avoir" : la leçon de respect serait plus crédible, croyez-moi, si elle ne se trouvait pas au sein d'un commentaire dépourvu de la moindre formule de courtoisie - ni bonjour, ni au revoir - et dont on ignore à qui il s'adresse, puisqu'il se réfère en partie au texte et en partie au premier commentaire.

Je vous laisse méditer tout cela. J'étudierais très volontiers les arguments que vous auriez en faveur de ce livre.

Cordialement

Suzanne Aucoin a dit…

Bonjour,

Merci pour ce blogue! Je trouve très intéressantes les critiques, j’aimerais y ajouter mon humble point de vue si vous permettez?

Je ne suis pas tout à fait d’accord avec Alexandra sur quelques points:
D’abord, je ne crois pas que l’auteur tente de nous persuader de la « lâcheté » du protagoniste... moi je pense plutôt qu’il veut nous amener à nous identifier à Amir pour mieux comprendre ses réactions. Il y a tout un pan de ce récit qui porte sur les traumatismes de victimes et de témoins de viol (ou actes barbares) qui semble échapper à votre analyse. Je crois au contraire que l’auteur établit avec brio l’emprise des émotions, telle que la peur, la culpabilité et la honte. Par ailleurs, il nous décrit également la complexité des relations entre deux jeunes gamins de caste différente. Il me semble évident qu’ils aient des préjugés et des comportements conditionnés tels que la loyauté sans borne d’Hassan. Je ne comprends pas votre question sur « leur condition sociale »? D’autre part, la « loyauté » d’Hassan n’est-elle pas empreinte de honte après le viol qu’il a subi?

Aussi, lorsque l’auteur décrit Hassan à travers le regard d’Amir. Il est très clair pour moi qu’Amir est jaloux d’Hassan et souhaiterait être lui pour avoir l’admiration de son père. J’aurais probablement eu les mêmes sentiments. Moi j’y vois une réaction tout à fait normale et typique d’un gamin de cet âge. Encore une fois, je ne comprends pas votre questionnement au sujet de la jalousie d’Amir?

Par contre, je suis d’accord que le méchant « Assef » est un peu caricatural. Il est vrai qu’il aurait été plus crédible s’il avait été plus nuancé. Mais quand on regarde qui sont les talibans et leurs œuvres... je peux aisément comprendre le débordement de l’auteur. Et j’avoue, que comme certainement des milliers de personnes qui ont lu ce livre, j’ai sublimé ma colère contre ces hommes sans scrupules qui massacrent des innocents au nom de Dieu, en haïssant Assef.

Enfin, je ne pense pas que ce livre soit l’œuvre littéraire du siècle et qu’on puisse le comparer à Balzac ou Victor Hugo. Je ne crois pas que l’auteur avait cette prétention. Je pense toutefois qu’il s’agit d’un bon livre qui décrit avec justesse l’emprise des émotions et la complexité des relations humaines. Lire des chefs d’œuvres lorsque la plume de l’auteur nous émerveille, c’est un pur bonheur ! Mais il y a des livres qui me touchent pour d’autres raisons, que je ne tiens pas à analyser, et dont il me reste une trace qui me transforme un peu.

Suzanne A.