mercredi 14 novembre 2007

Conférence sur Dvořák


A l'automne 2007, la bibliothèque de Sainte-Lucie de Porto-Vecchio, en Corse du Sud, m'a demandé de préparer une mini-conférence sur Antonín Dvořák. Je me suis bien volontiers plié à cet exercice qui m'a donné l'occasion de rencontrer un public chaleureux, le 8 novembre 2007.
Voici le texte de cette intervention. Il peut naturellement servir de base à ceux qui, comme moi, tentent de mieux faire connaître le grand compositeur tchèque.


Imaginons, l’espace d’un instant, que nous nous trouvions sur une île – pas une île aussi jolie que la Corse, bien entendu, mais presque aussi connue, puisqu’il s’agit de Manhattan. Il y a un peu plus d’un siècle, nous aurions pu croiser au hasard des vastes avenues de New York une dame distinguée, fort élégamment vêtue et au regard déterminé.
Car Jeannette Thurber a une grande idée, un projet extraordinaire : modifier le cours de l’histoire musicale de son pays, fonder une véritable musique américaine. Elle peut pour cela compter sur son immense fortune. Grâce à elle, elle a créé un conservatoire privé, le Conservatoire de musique de New York. Mais aujourd’hui, le poste de directeur est vacant. Et s’il existe beaucoup de compositeurs américains, aucun d’entre eux n’a encore atteint une notoriété internationale. Du reste, les musiques qu’ils écrivent se démarquent, en général, à peine de leurs modèles européens. La véritable musique américaine reste à créer : voilà le but de Jeannette Thurber.

Sa quête d’un grand nom de la musique capable de l’aider dans cette tâche utopique lui fait rapidement choisir Antonín Dvořák. Encore de nos jours ce choix peut nous surprendre. En effet, si l’on demande de citer spontanément un compositeur célèbre de la fin du XIXe siècle, l’on évoquera volontiers Verdi, Brahms, Tchaïkovski, Saint-Saëns ou Mahler. Alors, pourquoi Dvořák ? Pour le comprendre, faisons un rapide retour sur la vie de ce compositeur et sa place dans l’Europe musicale de son temps.

Avant tout, éclaircissons une bizarrerie de prononciation, puisque là où nous lisons « Dvorak », nous prononçons « Dvorjak ». L’explication de cette énigme tient à un petit accent, surmontant la lettre « r » et modifiant sa prononciation habituelle. Le son étrange qui en résulte, difficile à reproduire en français, se rapproche de « rj » ou « rche ». Mais pour n’importe quel Tchèque cela ne pose aucun problème.

Car Dvořák est un enfant de la Bohême, né au cœur de la campagne tchèque.

Suite tchèque, mouvement 2 (Polka) - extrait

A sa naissance en 1841 son existence semble toute tracée. La famille de Dvořák est pauvre et le jeune garçon est destiné à reprendre le commerce de son père – un aubergiste qui est aussi le boucher-charcutier du village. Mais très vite le jeune homme manifeste une passion immodérée pour la musique. Il faut dire qu’à cette époque, toutes les écoles des pays de Bohême mettent un accent particulier sur l’éducation musicale. Ainsi, le maître d’école, nommé kantor, maîtrise aussi bien la musique que la grammaire ou l’arithmétique. Et il inculque à ses élèves une solide culture musicale de base. Aux plus doués d’entre eux, le kantor apprend même la pratique d’un instrument. Antonín étudie ainsi le violon, l’alto et même l’orgue. L’opposition de son père est vive. Le jeune garçon ne devrait-il pas concentrer ses efforts sur l’apprentissage de la langue allemande, gage incontournable de reconnaissance sociale dans l’empire autrichien ? Et quelle meilleure carrière rêver que celle du boucher du village ?
Aussi prend-il la décision d’envoyer l’enfant étudier dans des villes plus lointaines pour le soustraire à la néfaste influence des kantors locaux. Mais rien n’y fait. Partout les instituteurs le remarquent et encouragent sa vocation musicale. A l’âge de seize ans, la cause est entendue. Antonín ne sera jamais le boucher du village. Il rejoint Prague, la capitale, pour parfaire son apprentissage. Livré à lui-même, il obtient un diplôme d’organiste et joue dans des orchestres de variété pour gagner sa vie. Un concours de circonstances lui permet d’être embauché dans l’orchestre de l’opéra. Pendant plusieurs années, Dvořák va jouer au cœur de l’orchestre les plus grands succès du répertoire international : opéras italiens, allemands, français se succèdent au programme. Et fort de cette expérience, il compose déjà de nombreuses partitions. Ses œuvres sont remarquées par le plus grand compositeur tchèque de l’époque, Bedrich Smetana, qui en donne la première audition publique.

Danse slave n° 5

Ses premiers succès pragois encouragent Dvořák : il décide de devenir compositeur de métier. Dorénavant, il vivra de l’écriture de sa musique. Et, en l’espace de quelques années, ses œuvres sont remarquées par les plus grands : l’allemand Johannes Brahms, subjugué par son art, devient son ami. Il lui trouve un éditeur et le présente aux cercles musicaux viennois. Le nom de Dvořák s’impose soudain sur les plus grandes scènes européennes. Prague, Vienne, Berlin, Dresde, Budapest, Londres le plébiscitent, programment ses œuvres, réclament des nouveautés. Même la Russie l’invite, à l’initiative de Tchaïkovski. Seule la France reste à l’écart de ce succès.

Fait exceptionnel, Dvořák compose dans tous les genres : des symphonies et des concertos, comme Brahms ; des trios et des quatuors, comme Schubert ; des opéras, comme Verdi et Wagner ; des poèmes symphoniques, comme Liszt ; des lieder et des pièces pour piano, comme Schumann ; des cantates et oratorios, comme Mendelssohn… Mais la musique de Dvořák lui est éminemment personnelle. Privilégiant la mélodie, son art est caractérisé par une spontanéité de tous les instants. Jamais sa musique ne semble empruntée, précieuse ou affectée. Elle est toutefois construite avec un métier sûr, et une grande science de l’instrumentation.

Symphonie n° 7, mouvement 4 - extrait

Dvořák met un soin particulier à s’inspirer de l’art populaire de son pays, la Bohême, pour le magnifier dans ses grandes partitions. Mais là où d’autres que lui utilisent des airs préexistants pour les confier aux instruments classiques, Dvořák préfère inventer des mélodies originales dans l’esprit des airs populaires. Cette approche d’une grande exigence le distingue, par exemple, d’un Brahms qui recueille des airs populaires joués par des Tziganes pour ses propres Danses Hongroises. Rien de tel chez Dvořák, qui invente de nouvelles musiques en leur conférant une âme véritable.
Pour mieux comprendre cette démarche originale, imaginons un artiste peintre capable de créer de toutes pièces un paysage qu’il a imaginé, mais qui nous semblerait tout de même très familier. Un tel artiste aurait su dépasser le stade de l’imitation, aussi somptueuse soit-elle, pour atteindre celui de la compréhension des rouages intimes de la beauté artistique.

Symphonie n° 8, mouvement 3 - extrait

L’un de ses grands plaisirs est de mettre en musique la rêverie. Il aime à composer des passages où la mélancolie et la joie étourdissante se mêlent étroitement, à la façon des pensées du rêveur laissant vagabonder son âme. Ces rêveries musicales, que Dvořák appelle « Dumka », comme les chansons ukrainiennes du même nom, forment la matière de son dernier trio pour piano, violon et violoncelle. Nous écoutons ici un passage de ce trio, tour à tour méditatif, aimablement songeur, puis presque solennel avant de s’achever par une jubilation exubérante, réminiscence de quelque moment agréable.

Trio Dumky, mouvement 2 - les trois dernières minutes

Il devient, au début de la décennie 1890, l’un des plus grands compositeurs en activité, et reconnu comme tel. Voilà pourquoi l’Américaine Jeannette Thurber pense à lui pour diriger son conservatoire de New York. S’il a réussi à faire chanter son pays natal dans ses compositions, pourquoi ne réussirait-il pas à en faire autant avec la musique populaire américaine ?

A Manhattan, Dvořák s’intéresse en effet à la musique populaire. Mais à la surprise générale, le compositeur tchèque s'enthousiasme pour les chants des Noirs, que l’on appelait à l’époque « musique des plantations » et que nous désignons depuis par « Negro spirituals ». Il trouve ces chants si originaux et attachants qu’ils représentent, selon lui, le futur de l’Amérique en musique. Dvořák en est tellement convaincu qu’il s’en ouvre à la presse américaine. Il déclare que la symphonie qu’il compose aux Etats-Unis est en partie inspirée par la musique nègre. Cette opinion soulève une tempête de controverses tellement elle tranche sur la conviction bien-pensante de l’époque. Le genre de la symphonie est l’un des aboutissements de la grande musique, obéissant à des exigences ardues et l’on ne comprend pas très bien comment la musique populaire noire pourrait s’accorder avec une telle composition savante. La polémique, d’où une arrière-pensée raciste n’est pas absente, traverse même l’Atlantique et provoque quelques remous en Europe. Mais l’inspiration revendiquée par Antonín Dvořák ne s’arrête pas là, puisqu’il a également étudié la musique indienne. Il a même envisagé de composer un opéra sur le Chant de Hiawatha, un poème de l'écrivain Longfellow sur la vie légendaire de Hiawatha, un jeune indien. Cet opéra ne verra jamais le jour mais certaines de ses idées se retrouvent dans la Symphonie du Nouveau Monde.

Symphonie n° 9, mouvement 1 - extrait

La première audition officielle, le 15 décembre 1893 au Carnegie Hall de New York, est particulièrement attendue. Et le concert s’achève par les plus grandes ovations que Dvořák ait jamais reçues. L’ensemble du public, debout, est tourné vers la loge du compositeur et scande son nom. Même les musiciens de l’orchestre et le chef restent sur leur estrade et ovationnent Antonin Dvořák. La symphonie du Nouveau Monde s’impose immédiatement au répertoire, aux Etats-Unis, et bientôt en Europe où elle devient l’un des piliers des concerts symphoniques. Elle l’est encore aujourd’hui, même si tous les auditeurs ne connaissent pas l’histoire mouvementée de sa naissance.
Son second mouvement est, selon les mots du compositeur, inspiré par un passage poignant du Chant de Hiawatha. Il évoque en effet la mort et l’enterrement de Minehaha, la compagne de Hiawatha.

[extrait lu du chapitre La Famine]

Nous allons écouter quelques minutes de ce mouvement.
Il s’ouvre par une majestueuse introduction des cuivres et laisse bientôt entendre le cor anglais, dans l’un des plus beaux solos du répertoire. En dépit de son nom, l’instrument appelé « cor anglais » est une sorte de hautbois, et non un cor. Il suffit d’un peu d’imagination pour évoquer l’aspect légendaire et poignant de ce récit.

Symphonie n° 9, mouvement 2 - les trois premières minutes

Mais il serait une grave erreur de croire que cette symphonie est américaine. Elle s’inspire, il est vrai, de procédés d’écriture propres à la musique noire, sans pour autant ne citer aucun air connu. Mais elle comprend aussi plusieurs éléments typiquement tchèques, comme un rythme de polka. L’inspiration nationale, américaine ou européenne, est en vérité transcendée par l’écriture de l’œuvre. Ainsi, les Américains ont remarqué des sonorités orchestrales qui leur faisaient penser à des cornemuses écossaises ou irlandaises. Or, peu de gens le savent, mais la cornemuse est également un instrument typique de la campagne tchèque ! D’où l’importance de bien peser ses impressions et surtout de se garder de conclure trop hâtivement. L’essentiel n’est-il pas ailleurs, dans le pouvoir évocateur et la beauté indicible de cette musique ?

Prenons par exemple le 4eme mouvement. C’est le passage le plus connu. Son abord vertigineux, sa puissance, sa ferveur ont pu occulter les autres beautés intimistes de la symphonie, qu’il faut prendre le soin de découvrir dans son intégralité sans quoi l’on ne pourrait prétendre la connaître et l’apprécier. Ecoutons cette fameuse introduction :

Symphonie n° 9, mouvement 4 - les deux premières minutes

Le monde américain impressionne durablement Dvořák, puisqu’il y compose d’autres partitions devenues célèbres, comme un quatuor à cordes et un merveilleux concerto pour violoncelle. Mais vaincu par le mal du pays, il revient définitivement en Bohême après trois saisons passées à NY. Ni les offres financières démesurées, ni les charmes certains de Mme Jeannette Thurber ne furent assez puissants pour le retenir outre-Atlantique.

Quelques années seulement après le séjour de Dvořák à New York, la musique de jazz s’impose en Amérique et fascinera bientôt l’Europe. Même les plus grands compositeurs classiques s’y intéresseront et y puiseront une inspiration renouvelée. Dvořák avait vu juste.

Ecoutons un extrait de son Quatuor Américain, inspiré par la musique blues :

Quatuor n° 12 "Américain", second mouvement, deux premières minutes

A la suite de son retour en Europe, Antonín Dvořák se plonge dans l’étude des légendes et contes de fées. Il y trouve des idées assez fortes pour ses derniers poèmes symphoniques, d’une puissance et d’une noirceur inattendues. Et il écrit au début du XXe siècle son plus grand opéra, Rusalka, inspiré par La petite sirène de Hans Christian Andersen. Ecoutons un court extrait de ce conte de fées lyrique : l’héroïne confie à la Lune sa solitude et son espoir de trouver un monde meilleur.

Ode à la lune, de Rusalka, deux premières minutes

Il y a un peu plus d’un siècle, au hasard des rues de New York, nous aurions pu remarquer un jeune garçon d’une dizaine d’années, immobile comme frappé de stupeur par un air de musique s’échappant d’une maison toute proche. Jamais encore le petit George Gershwin n’avait entendu une mélodie si belle. Ce jour-là, il décida de consacrer sa vie entière à la musique – et c’est ce qui devait arriver. Il ne savait pas encore que cette mélodie envoûtante, curieusement intitulée Humoresque, avait été composée par un musicien du nom de Dvořák.





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