jeudi 3 janvier 2008

Le 31ème passager

Si le Capitaine Ringt, seul maître à bord après Dieu, était sujet à la plus infime appréhension pour cette manœuvre d’accostage, pas le moindre indice ne saurait en donner le soupçon. Fermement établi sur ses deux jambes, il édicte avec une impassible assurance des ordres brefs à son second. Vue des passagers, sa stricte et immobile silhouette se détache avec netteté sur le ciel, faisant écho à la remarquable ligne de la Statue de la Liberté. Captain Ringt ne peut s’empêcher de songer que le colosse de pierre, érigé sur l’île de Bedloe voisine (1), a exactement le même âge que le mastodonte d’acier qu’il vient une fois encore de mener à travers l’Atlantique. Car le S. S. Saale, sorti en 1886 des chantiers navals de la Fairfield Shipbuilding & Engineering Company, à Glasgow, ne fait certes pas pâle figure face à la dame de Bartholdi : plus de 450 pieds de long et 48 de large, un tonnage dépassant les 5200 tonnes permettent de convoyer plus de 1200 passagers. Mû par trois puissants moteurs à vapeur, son hélice parvient à propulser le géant à la vitesse stupéfiante de 17 nœuds. (2) Et en ce matin du 26 septembre, voici l’île Ellis, passage obligé pour l’immigration vers les Etats-Unis. En effet, depuis le 1er janvier de cette même année 1892, tous les arrivants doivent se faire connaître, mentionner leur spécialité, déclamer leur nationalité, leurs lieux d’embarcation et de destination.

La traversée est souvent éprouvante pour des individus n’ayant jamais mis les pieds sur un navire, a fortiori sans avoir encore de leur vie contemplé un océan. Beaucoup proviennent d’Europe centrale et rares sont ceux sachant tenir dignement leur rang – le fait qu’il s’agisse de premières classes n’y est pour rien.

Cette fois-ci encore le transatlantique a été un peu trop secoué au goût des passagers. Oh, rien d’étonnant, ni même hors du commun, en tout cas aucun motif d’inquiétude pour un marin digne de ce nom. Cette année, la saison des cyclones a commencé dès la mi-juin et se prolongera vraisemblablement, comme chaque saison, jusqu’à la fin de l’automne. Deux tempêtes aux trajectoires bien différentes – la première, exclusivement maritime, a réussi à traverser l’Atlantique jusqu’au large des côtes espagnoles, alors que la deuxième trouva assez d’énergie pour remonter le continent américain jusqu’au Groenland – se sont apaisées le même jour, précisément le 17 septembre, alors que le vaisseau quittait Brême. Et 9 jours plus tard, à l’accostage aux Amériques, le capitaine apprend qu’un dernier ouragan s’était subitement matérialisé au large de la cité mexicaine Cuidad del Carmen, avant de traverser le Yucatán où, faute de pouvoir soutirer à l’océan son énergie cataclysmique, il devait rendre à la terre une part de sa vigueur. Mais dès le contact avec les eaux chaleureuses du Golfe du Mexique, le cyclone s’est muté en un monstre tempétueux, se précipitant enfin sur le Texas pour venir s’asphyxier quelque part sur le continent. Aucune de ces tempêtes n’a croisé la course du S. S. Saale. Peut-être les séquelles d’un autre cyclone, le cinquième de la saison et épuisé en mer le 23 septembre aux parages du 37° nord et 40° ouest, pas si loin de la course du navire, a-t-il pu donner au transatlantique l’occasion d’illustrer son aisance par temps un peu fort. (3) Il n’en fallait guère plus pour inciter les premières classes invitées à la table du capitaine à déclarer forfait, une à une, vaincues par le persévérant roulis imprimé au bâtiment. Toutes, sauf une. Ringt se souvient encore de cet Autrichien à la tête de boucher qui se permit de lui demander, un verre liquoreux en main :

- Capitaine, n’y a-t-il pas une manière de décrire l’intensité des tempêtes maritimes ?

- Elle existe déjà. Cela dit, pourquoi ne proposez-vous pas votre propre échelle des ouragans, Herr Dvořák ? (4)

- Pas mon métier. Mais le bruit de tous les diables que fait cet océan en trimballant ce bateau (Ringt réprima un sursaut. Son bateau n’était pas du tout trimballé, ces fichus terriens n’ont aucune culture de la traversée. Et puis ce n’était nullement un vulgaire bateau mais bien un navire à la pointe du progrès) m’inspirerait assez une nouvelle symphonie, ou bien un concerto d’un nouveau genre. Oui, voilà qui pourrait être bien, une symphonie Neptune. (il éclusa son verre). Ou une œuvre où chaque mouvement aura un instrument soliste, mais à chaque fois un instrument différent. (5) Voyez ?

La capitaine soupira. Revoilà qu’on parle de musique. Déjà au cours du repas un énergumène exalté lui avait vanté les mérites d’un de ses jeunes élèves, à coup sûr un très grand compositeur, celui que l’Amérique attend, un certain Charles Ives, oui, telle était l’opinion de Dudley Buck. (6) Un autre passager de première, Albert Munsel, s’était alors manifesté comme musicien. Mais les orientations de la musique moderne l’effrayaient, et il se posait la question de mettre son esprit à l’œuvre dans un autre domaine artistique. La peinture, par exemple. Il pensait que la discipline devait s’allier à la science pour proposer aux artistes une nomenclature raisonnée de toutes les couleurs et nuances possibles. N’est-ce pas là un idéal merveilleux pour le siècle qui s’annonce ? (7)
« La peinture, je m’y connais un peu, même si je suis avant tout un sculpteur », s’exclama le dénommé Louis Diederich. « Et croyez-moi, il y a encore de grandes choses et surtout de grands hommes à dépeindre dans le Nouveau Monde ! » (8)
Sur cette envolée lyrique il s’était solennellement dressé, un verre à la main, mais devant le peu d’empressement des convives à lui rendre la pareille – une bonne partie des femmes et des enfants avait déjà quitté le salon pour des milieux plus adaptés à leurs exigences physiologiques, et les derniers convives faisaient leur possible pour conserver un visage avenant – il se contenta de le porter à ses lèvres sans en goûter le liquide. Il le remit sur la table, se rassit, se releva promptement et s’excusa à son tour.
Une voix suave se fit entendre. « L’art, c’est très bien. Mais que serait donc l’artiste sans le Créateur qui l’inspire et s’exprime à travers lui ? ». Les regards se tournèrent vers un individu discret et strictement vêtu, d’une grande pâleur que rehaussaient ses atours monotones. « Je m’appelle Francis Brown. Je suis théologien, voici mon épouse Louise et mes trois enfants : Julius Arthur, Nathalie et Elisabeth. » (9)

- Théologien ? interrogea laconiquement Ringt. Le capitaine appréciait avec modération les ecclésiastiques et tout ce qui s’en approchait, à bord de ses navires. Quelque ait été sa position envers Dieu et ce qui gravite autour, il entendait rester l’unique autorité auprès de tout ce qui se mouvait à bord du paquebot.

- Oui, Capitaine. J’ai récemment entrepris l’enseignement de l’Hébreu et des langues apparentées. Nous avons encore tant à apprendre de la Syrie des autres pays levantins, berceau de l’enseignement du Christ. Il ne s’agit naturellement pas de rétablir le pape en Palestine, ajouta-t-il en souriant, faisant allusion à l’ingénieur Hamelin dans le roman d’Emile Zola l’Argent. Mais ce monde délétère a besoin de repères fermes, historiques, pour ne pas sombrer dans l’inconséquence, ne croyez-vous pas ?

- Mais oui ! s'écria Dudley Buck. Les chants d’église représentent la nouvelle musique américaine, pour sûr. Et la musique pour orgue ! Si seulement vous entendiez ce que fait le petit Ives avec ce merveilleux instrument !

- J’ajoute que je suis aussi Docteur en Philosophie et en Divinité depuis huit années, continua imperturbablement Francis Brown, comme s’il n’avait pas entendu l’inopportune exclamation de Buck.

- Papa Antonius ! Dis-leur que toi aussi tu es Docteur en Philosophie !

Un jeune garçon d’une dizaine d’années interpella ainsi l’Autrichien à la tête de boucher. Oui, son père était docteur en Philosophie de l’Académie de Prague. Son diplôme, rédigé en langue latine, proclamait l’élévation d’Antonius Dvořák au rang de Docteur en Philosophie. Et c’est ce titre de docteur et ce prénom d’Antonius que Dvořák avait choisis de donner au registre d’embarquement. Il entend ainsi débarquer aux Etats-Unis en héritier d’une culture enracinée en Europe, et dépasser la querelle avec Simrock – son éditeur allemand qu’il a laissé brouillé outre-Atlantique – au sujet de l’orthographe véritable de son prénom. Antonín pour les Tchèques, Anton pour les Allemands, Antal pour les Hongrois, Antoine pour les Français ? Eh bien, son prénom sera Antonius, le temps d’un voyage.
Il posa un regard abstrus sur son fils, prénommé comme lui Antonín. Le garçon avait ainsi pu conserver son prénom original pour la traversée, faisant l’économie du diminutif Tonik. Anna intercepta le regard de son mari.

- Allez, les enfants, il faut partir maintenant. Dites au revoir. Merci, capitaine.

Le départ d’Antonín et sa sœur Otylie entraîna celui de Josef Kovařík. Le jeune homme tout juste âgé de 22 ans, lui aussi musicien, s’était joint aux Dvořák pour la croisière. Sa famille est installée à Spillville, dans l’Iowa, et c’est là-bas qu’il escompte se rendre sitôt débarqué. Il a dans l’idée d’inviter le compositeur à séjourner quelque temps dans cette paisible bourgade jadis fondée par des exilés tchèques. (10) Kovařík se demande parfois comment les Dvořák, si attachés à la nature et peu à l’aise en milieu urbain, appréhenderont la frénétique vie new-yorkaise. Mais dans l’immédiat son unique urgence est d’assurer une sortie honorable du salon des premières, en dépit de la houle tenace.

- Ainsi, vous êtes docteur en philosophie. Sur quoi a porté votre thèse de doctorat ?

Francis Brown désirait lui aussi regagner ses quartiers et se mettre au repos en attendant une salutaire et hypothétique accalmie, mais auparavant il était curieux d’évaluer les dispositions intellectuelles de l’un de ses pairs.

- Ma thèse ? Non. Pas de thèse. Doctor Honoris Causa. Honorifique !

- Ah !… Mais votre discours de réception, sur quoi a-t-il donc porté ?

Brown entendit une réponse confuse où il était question d’ouverture, de nature, de carnaval et de symphonie en sol. Puis Dvořák évoqua pêle-mêle Shakespeare, l’empereur François-Joseph et fit mention d’un pénible discours en satané latin à l’Université de Cambridge. (11) Le théologien, interdit, rechercha un instant ses mots et jugea en définitive préférable de prendre congé. Son visage reflétait un mélange de lassitude et de perplexité. Désormais seul avec le capitaine, le compositeur continuait à parler tout en savourant sa liqueur.
Master Ringt réalisait obscurément que le discours portait à présent sur les Indiens Peaux-Rouges. Une histoire visiblement avait marqué l’Autrichien, quelque chose comme le « champ de Ailla-Ouate ». Le capitaine conclut in petto qu’il devait s’agir d’une aventure de Winnetou qui lui échappait. Qui d’autre que le célèbrissime Karl May aurait pu décrire avec tant de talent les grands espaces peuplés de Peaux-Rouges inquiétants, heureusement civilisés au contact de chrétiens blancs comme Old Suterland ? (12)

- Paré à l’accostage ! Coupez les moteurs !

Le sifflet criard du chef d’équipage mit aussitôt fin aux réflexions du capitaine sur les péripéties du voyage. L’ultime manœuvre d’appareillement vient de s’achever. Dans quelques minutes, les deux-cent quatre-vingt dix huit adultes, vingt-et-un enfants et quatre nourrissons des première et deuxième cabines entreprendront de débarquer sur Ellis Island, suivis par les centaines d’émigrants logés dans le confort précaire de la troisième classe. Une journée de quarantaine est obligatoire pour tout ce beau monde avant de rejoindre New York proprement dit.

- - Papa ! Pourquoi est-ce que tu ne construis pas toi aussi une statue comme Felix Mendelssohn ?

Ringt reconnu la voix du fils du compositeur tchèque, quelque part dans la foule s’apprêtant à débarquer. Une voix féminine lui répondit.

- Ce n’est pas le même Bartoldi, chéri. Celui de la statue était Français. Mais ton père laissera lui aussi quelque chose d’extraordinaire aux Américains. N’est-ce pas, Dr Antonius ?

Et c’est, en effet, ce qui devait arriver. (13)

Notes

(1) Aujourd’hui, Liberty Island.

(2) Le S. S. Saale assure la traversée vers New York depuis Brême ou la Méditerranée jusqu’à la fin du siècle. Le 30 juin 1900, il est gravement endommagé par le grand incendie du port d’Hoboken. Plusieurs dizaines d’hommes d’équipage périssent (voir www.pier3.org). Il est alors revendu à la Luckenbach Line, American flag. Sous le nom de J. L. Luckenbach, il est affecté au transport de fret. En 1924, le navire est rebaptisé
Princess, puis Madison, avant d’être démantelé en Italie cette même année.
Voir www.ellisisland.org. Ce site propose aussi la liste des passagers ayant débarqué sur l’île Ellis. Dvořák est enregistré comme le numéro 31 sur le registre du S. S. Saale daté du 26 septembre 1892.

(3) Sur la saison des ouragans 1892, voir www.aoml.noaa.gov/general/lib/lib1/nhclib/mwreviews/1892.pdf. A noter que, sans doute dans la fièvre de l’arrivée, la trajectoire du cinquième cyclone n’est pas exactement celle que l’on a indiquée au capitaine, puisque la tempête ne traversa nullement la péninsule du Yucatán.

(4) La boutade de Ringt trouvera cependant une concrétisation près d’un siècle plus tard. L’échelle de Dvorak est aujourd’hui fréquemment utilisée pour catégoriser les ouragans en fonction de leur intensité.

(5) La symphonie Neptune est restée à l’état de projet (numéro de catalogue B. 402, 1893), tout comme le Concerto pour orchestre de cette même année (B. 413). Dvořák envisageait en effet une œuvre concertante où chaque mouvement aurait son propre soliste.

(6) Dudley Buck (1839-1909) fut le professeur du jeune Charles Ives. Il composa de nombreuses pièces pour orgue.

(7) Albert H. Munsel (1858-1918) laissera à la postérité un système de notation des couleurs, encore utilisé de nos jours.

(8) Né en Allemagne, Louis Diederich et sa famille s’installent à Baltimore. Peintre autodidacte, il étudie ensuite au Maryland Institute of Art avant d’en devenir un professeur. Il sera le peintre du sénat américain.

(9) Théologien célèbre de son temps, Francis Brown (1849-1916) est titulaire d’un doctorat en philosophie décerné par le Hamilton College (1884). Il obtient le titre de docteur en divinité (!) auprès du Darmouth College (1884), de l’Université de Yale (1894), de l’Université de Glasgow (1901), de Williams College (1908) et de Harvard (1909). En 1901, Oxford lui accorde un doctorat de littérature alors que Darmouth le nomme Docteur ès lois. En 1911, il est accusé d’hérésie mais l’instruction le blanchit. Son fils Julius Arthur Brown enseignera au Liban.

(10) Dvořák acceptera l’invitation de Kovařík et passera ses vacances d’été 1893 à Spillville. Il y composera ses quatuor et quintette dits Américains.

(11) L’Université Tchèque Charles Ferdinand de Prague décerne à « Antonius Dvořák » le diplôme de docteur honorifique en philosophie le 17 mars 1891, après une longue attente de l’accord de l’empereur François-Joseph. Trois mois plus tard, il est cette fois reçu Docteur Honoris Causa de l’Université de Cambridge. La cérémonie a lieu en latin, devant un Dvořák embarrassé : « J’écoutais à gauche, à droite, et je n’arrivais pas à savoir ce que je devais écouter. Quand enfin je compris que l’on s’adressait à moi je fus comme pétrifié. J’avais honte de ne pas savoir parler latin. ». Dvořák dédie en témoignage de reconnaissance son ouverture Carnaval à l’Université Charles Ferdinand de Prague, et l’ouverture Dans la nature à l’Université de Cambridge. Il gratifie cette dernière de sa Huitième symphonie en sol majeur qu’il choisit de diriger en guise de discours de réception. Voir dans le livre Un musicien par-delà les frontières, le chapitre consacré aux Honneurs impériaux et internationaux.

(12) Alors que Ringt évoque le héros indien de Karl May, écrivain populaire allemand n’ayant jamais mis les pieds en Amérique, Dvořák parle évidemment du merveilleux Chant de Hiawatha de Longfellow.

(13) Voir l'article Ce jour-là, notre monde changea. Si tous les dialogues sont fictifs, le nom et les attributions des différents personnages de cette nouvelle sont rigoureusement authentiques.





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