vendredi 15 février 2008

De Carul cu boi à Israël


Carul cu boi est le titre d’une peinture de Nicolae Grigorescu, célèbre dans toute la Roumanie. Mais bien peu de gens savent que sous ce même nom, une chanson populaire moldave devait connaître un destin hors du commun.

Souvent écrit à la phonétique, Caru cu boi, par conséquent sans le « l » final du premier mot, signifie Le char à bœufs. L’artiste Nicolae Grigorescu a su en dépeindre, dans un illustre tableau, l’impavide progression dans la plaine roumaine. A la fin du XIXe siècle, une chanson du même nom naît dans la province moldave. Son texte, utilisant des mots étranges et presque incompréhensibles, tout comme la construction bancale de ses phrases, sont vraisemblablement révélateurs d’un parler populaire local.

Mais de quoi parle cette chanson ? Tout simplement du progrès. Pas du progrès porteur d’espoir et de lumineuses promesses d’avenir, non. C’est même exactement le contraire : il ne s’agit même plus de crainte mais d’effroi résigné devant l’électricité, le moteur à vapeur ou le chemin de fer qui nous casse la tête et, loin de nous dépanner, nous détraque l’existence.

On pourra en écouter une version ici :




Pân’ ce electricitate
Cai ferate si vapori
Inca nu erau aflate
Mergeau toate fara zor
Câci bâtranii erau moi
Îsi mânau caruri cu boi
Alors que l’électricité
Le chemin de fer et la vapeur
N’étaient pas encore découverts
Tous allaient sans hâte
Parce que les vieux étaient indolents
Ils menaient des chars à bœufs

Hâis cea ! Hâis cea ! Hâis cea !
Hâis cea ! Hâis cea ! Hâis cea !

Azi zburâm pe cai ferate
Prin vagoane îndesate
Sosind cu capetele sparte
Nemâncaţi si degeraţi

De cât cu atâtea nevoi
Mai bine cu car cu boi

Hâis cea ! Hâis cea ! Hâis cea !

Hue dia ! Hue dia ! Hue dia !
Hue dia ! Hue dia ! Hue dia !

Aujourd’hui nous filons en chemins de fer
Entassés dans des wagons
Arrivant avec nos têtes cassées
Morts de faim et tout gelés

Au lieu de tant de tracas
Mieux vaut (aller) en char à bœufs

Hue dia ! Hue dia ! Hue dia !

Une théorie répandue et peut-être exacte veut qu’à la fin du XIXe siècle, un certain Samuel Cohen, musicien juif de Moldavie, ait eu l’idée d’adapter cette mélodie à un poème de Naftali Herz Imber (1856-1909). Le poème s’intitule à l'origine Notre Espoir ; plus tard, il sera rebaptisé Espérance, ce qui, en hébreu, se dit Hatikva .



Kol od balevav p'nimah
Nefesh Yehudi homiyah
Ulfa'atey mizrach kadimah
Ayin l'tzion tzofiyah
Od lo avdah tikvatenu
Hatikvah bat shnot alpayim
L'hiyot am chofshi b'artzenu
Eretz Tzion v'Yerushalayim
Aussi longtemps qu'en nos coeurs,
Vibrera l'âme juive,
Et tournée vers l'Orient
Aspirera à Sion,
Notre espoir n'est pas vain,
Espérance deux fois millénaire,
D'être un peuple libre sur notre terre,
Le Pays de Sion et Jérusalem.

Le chant est rapidement adopté par les milieux sionistes. En 1948, Hatikva devient l’hymne israélien. Il l’est encore aujourd’hui. Il est donc probable qu’une simple mélodie moldave ait ainsi été élevée au rang de musique officielle nationale. Certains ne manqueront pas de voir dans les paroles de la chanson originale la douloureuse prémonition des wagons plombés qui, quelques décennies plus tard, sillonneront l'Europe des ténèbres.

Notes

1. L’on trouve les deux orthographes Hatikva et Hatikvah, avec un « h » final. Nous avons choisi de nous conformer ici au site de l’ambassade d’Israël en France, d’où nous avons récupéré les paroles de l’hymne.

2. Une croyance tenace voudrait que le compositeur Bedrich Smetana (1824-1884) ait composé la musique de Hatikva. C’est naturellement faux. Smetana n’a rien écrit de tel, et si l’on tenait absolument à trouver un rapport entre le musicien tchèque et un hymne, ce serait avec… l’actuel Deutschland über alles, à l’époque hymne autrichien donnant son thème à la Symphonie triomphale (1854).
D’autres voient volontiers dans le poème symphonique du même Smetana, intitulé Vltava (pour les Allemands : Moldau) le thème musical de Hatikva. La ressemblance existe mais reste très loin de constituer une preuve : ainsi que je l’expose dans cet article, les mélodies populaires européennes évoquant l’air de Vltava sont nombreuses, très nombreuses même, puisqu’elles vont du Pays Basque à la Suède, en passant par la Flandre… Faute d’argument plus solide, l’influence de Smetana sur l’hymne israélien reste une simple supposition, peut-être entretenue par la confusion entre la Moldavie et la rivière Moldau, pourtant si éloignées géographiquement et humainement.

3. Autres sources :
pagesperso-orange.fr/afaure/eleves/4_1_1.htm
Ministère des Affaires étrangères d'Israël

Carul cu boi
: traduction personnelle et merci à Marinela N.


3 commentaires:

claude a dit…

La notice philatélique qui a accompagné l'émission du timbre israélien consacré à la Hatikva donne un historique très détaillé de l'origine de son texte et de sa musique.

Emmanuel a dit…

A l'origine, la mélodie de Smetana vient de "La mantovana".
C'est cet air qui a diffusé dans toute l'Europe. On le retrouve en Ecosse (My mistress is prettie), en Slovénie ( cuk se je ozenil) etc...

Une musicologue israélienne, Astrith Baltsan remonte jusqu'à l'Espagne : la version à l'origine de "La mantovana" serait une prière juive traditionnelle, "birkat hatal" (la prière de la rosée) du Rabbin espagnol Rabbi Yitshak Bar Sheshet. Elle se serait diffusée suite à l'expulsion des juifs d'Espagne. La boucle est bouclée.

Un détail tout de même intéressant : cette prière traditionnelle qui demande des conditions météorologiques clémentes, a une signification mystique : la rosée est associée à la résurrection.
Comment ne pas y voir un clin d'oeil ? Résurrection du peuple juif avec le retour à sa terre ancestrale et cette vieille prière de la rosée, symbole de résurrection, qui après moultes pérégrinations diasporiques retrouve sa "maison".

Alain Chotil-Fani a dit…

Merci, Emmanuel, de ce commentaire de qualité, même si la connaissance de "La mantovana" par Smetana reste à mon avis une hypothèse, faute de sources à ce sujet.