dimanche 3 février 2008

La Musique du hasard, de Paul Auster


Deux personnages pris à un piège insolite. Endettés et loin de tout, les voilà contraints de travailler pour leurs créanciers, jusqu'à ce que leur passif soit épongé. Mais seront-ils vraiment libres le jour où la dette est remboursée ?

La Musique du hasard, court roman (224 pages) de Paul Auster, aime à orienter le lecteur vers de fausses pistes - le road movie, le récit de poker - avant de s'affirmer comme une haletante chronique psychologique.

Le récit nous est conté à travers l'existence de Jim Nashe, 33 ans, récemment séparé et père d'une petite fille. Il emploie un héritage inattendu à sillonner sans but les vastes espaces américains. Alors qu'il a quasiment épuisé son pactole, sa route croise celui d'un jeune gars, Jack Pozzi, le visage tuméfié et les vêtements en loques. Nashe l'embarque dans son auto, et apprend bientôt que Jack est un véritable champion de poker en herbe. Soupçonné par ses partenaires d'être un escroc, et rossé par eux, il erre sans autre but que d'aller plus loin et peut-être trouver une combine pour se refaire. Nashe décide de lui faire confiance et se propose de jouer le reste de sa fortune, dix mille dollars, sur l'idée de Jack Pozzi : défier au poker deux milliardaires, Stone et Flower. Jack les a déjà battus, et semble confiant pour la revanche. Mais rien ne se déroulera comme prévu, et voilà Nashe et Pozzi sans un sou, ayant même perdu la voiture imprudemment gagée, au beau milieu d'une propriété étrangère et coupés du monde. Pour recouvrer leur liberté il leur faut rembourser leur dette, en travaillant bénévolement sur un étrange chantier sous la supervision de l'impassible gardien Calvin Murks.

Dépourvu de tout romantisme, le récit de Paul Auster privilégie la description pondérée de circonstances en apparence simples. Sans jamais céder au spectaculaire et tout en nuances, il réussit à entraîner le lecteur vers une histoire aux relents malsains, ordinaire et pourtant presque fantastique. Qui sont ces deux milliardaires, aux passe-temps si insignifiants ? Que se passe-t-il donc dans la tête du gardien Murks ? Et pourquoi construire un mur ?

Rien de ce que nous savons des richissimes Stone et Flower ne pousse à l'indulgence. Leur fortune, gagnée par chance, est mise au service de la bêtise. L'un d'entre eux passe son temps à reconstruire un monde virtuel avec des petites figurines, comme le ferait un gamin avec un Playmobil géant. Le roman date de 1990, avant l'explosion d'Internet, et l'on pourrait suggérer qu'à notre époque le même individu consacrerait son existence à la construction de mondes électroniques, vains et naïfs, comme notre société les aime tant.
Le repas des deux personnages décontenance Jim Nashe. Alors qu'il s'attendait à un festin de cuisine raffinée, voilà que les convives doivent ingurgiter "un banquet pour gosses, un dîner conçu pour des enfants de six ans" : hamburgers, Coca-Cola, chips, épis de maïs. Nashe ne perçoit aucune intention humoristique ou parodique derrière ce repas. C'est tout simplement la manière de manger de leurs hôtes. La richesse n'est certes pas le raffinement, on le savait, mais ce n'est même plus la volonté de paraître raffiné - pire, c'est remplacer l'art, la gastronomie, par le ludique infantile. Le divertissement terrasse définitivement la connaissance. Le malaise résultant de cette situation nous étreint, comme nous rendrait mal à l'aise, par exemple, un chef d'Etat avouant son goût pour Eurodisney plutôt que pour le Louvre ou la salle Pleyel.

Quant au mur de pierre, que lui et Jack devront édifier pour rembourser leur naufrage financier, il s'agit de la construction la plus stupide que l'on puisse imaginer. Sa longueur est déterminée par celle de la diagonale du terrain, et sa hauteur par le nombre de pierres disponibles. Et cela n'est pas le pire. Les pierres ont été importées à grand frais d'Europe. Auparavant, elles constituaient la ruine d'un château médiéval irlandais. Stone (le bien-nommé) et Flower ont acheté le château et l'ont démoli pour en récupérer les pierres. Il n'est donc même pas question de reconstituer en Amérique le château d'origine : le processus est bel et bien celui d'une destruction irrévocable d'une part de culture universelle. Or l'Histoire nous enseigne que la destruction volontaire de culture prélude aux pires massacres. Avons-nous déjà oublié la destruction des Bouddhas de Bâmiyân, 6 mois avant le 11-Septembre ?
La sourde contradiction logique du récit, à la fois irrationnel dans ses fondements et parfaitement nécessaire dans ses conséquences, n'est pas sans évoquer Kafka et peut-être aussi Stanley Kubrick. Au-delà du clin d’œil évident au personnage Alexander du film Orange Mécanique (la sonnerie reprenant les premières notes de la cinquième symphonie de Beethoven), voici des personnages prisonniers - mécaniquement - de forces qui les dépassent. Jim Nashe lui-même, bien que mélomane averti, prend du plaisir à jouer des oeuvres pour clavecin (les Barricades mystérieuses, titre prédestiné) sur un vulgaire orgue électronique bon marché. Comment ne pas songer immédiatement encore une fois à Orange Mécanique et aux abominables arrangements de Wendy Carlos, si parfaite illustration d'un monde déculturé où le synthétiseur remplace sans scandale le clavecin ou la philharmonie ?

La mesquinerie des deux milliardaires trouve un reflet en apparence inverse dans le personnage du gardien. Calvin Murks manifeste une fidélité à toute épreuve à ses consignes. Il n’est ni sympathique, ni méchant. Il fait simplement son boulot sans y penser à mal, comme le ferait un militaire ou un robot. Il est très probable qu’il soit à l’origine de la sévère punition de Jack, après une tentative d’évasion. Qui d’autre aurait pu ramener le corps du blessé à son point de départ, et combler le trou sous la clôture ? Et il est tout aussi probable qu’il se soit acquitté de cette tâche (vraisemblablement avec l’aide de son neveu, le robuste Floyd) en strict exécutant de ses consignes, sans aspect passionnel. Et il y a également fort à parier qu’il ne cherche nullement à tromper Jim quand il lui apprend que Pozzi s’est échappé de l’hôpital. Nous pouvons, en effet, imaginer de nouveau Jack Pozzi en fuite, mal en point et le visage encore bouffi des coups qu’il a reçus, à la recherche d’un nouveau mentor. Retour à la situation zéro pour le jeune homme, vraisemblablement voué à rejouer toute son existence la même faillite financière et morale ; triste incarnation d’un éternel retour peut-être secrètement convoité.

L’art de la narration, condensé et efficace, sans digressions interminables ni hypocrisie, rend ce livre précieux. Sa lecture est un grand plaisir. Au-delà de l’histoire et de ses quelques allusions bibliques, le roman de Paul Auster nous propose un miroir sans concession du monde contemporain. Certains y verront à coup sûr le présage d’une société américaine en déliquescence. A ceux qui seraient tentés de s’en réjouir, nous rappellerons les mots de John Donne : « Ne demande pas pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi ».


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