samedi 12 avril 2008

Fitna le film


Jeudi 27 mars 2008. Les autorités néerlandaises sont en ébullition : un député vient de mettre en ligne sur l'Internet un court film qu'il a réalisé. Intitulé Fitna et signé Geert Wilders, le film entend dénoncer la violence islamiste et l'islamisation des Pays-Bas. Cette diffusion est prévue depuis longtemps déjà ; mais elle a été dès le départ controversée en raison de son contenu supposé porter atteinte à la dignité des musulmans. Symbole du malaise démesuré qui entoure cet événement, il a même été question de l'interdire, avant que personne ne l'ait visionné. Par ailleurs, la personnalité de Geert Wilders, volontiers provocateur et situé très à droite de l'échiquier politique, n'était pas faite pour rassurer.
Nous avons visionné ce film afin de couper court aux multiples rumeurs entourant son contenu. Est-ce un film raciste ? Violent, provocateur ? Assimile-t-il Islam et terrorisme ? Quelle leçon tirer de tout cela ?

Le film

Fitna ne dure qu'un gros quart d'heure, 17 minutes et 6 secondes exactement. Il débute par la fameuse caricature danoise qui a suscité dans de débats, en Europe et ailleurs : celle de Mahomet avec la bombe dans le turban. Ensuite, un extrait du Coran est lu :

Sourate 8, verset 60
Et préparez dans la lutte contre eux (les mécréants) tout ce que vous pouvez comme force et comme cavalerie équipée afin de terroriser l'ennemi d'Allah et le vôtre.


Suivent des images des attentats de New York et de Madrid, entrecoupées par des prêches enflammés de fondamentalistes.
Ce procédé est répété encore quatre fois. Pour finir, Geert Wilders met en exergue « l'islamisation » des Pays-Bas et de l'Europe. L'on voit une main prendre une page du Coran. Fondu au noir, puis bruit de papier déchiré. Blasphème ? Non :

Le son que vous avez entendu est le bruit d'une page arrachée de l'annuaire téléphonique. Car ce n'est pas à moi, mais aux musulmans eux-mêmes, qu'il appartient d'arracher les versets haineux du Coran, est-il écrit.

Le commentaire appelle à combattre « l'idéologique islamique » à la suite des victoires obtenues en 1945 contre le nazisme et en 1989 contre le communisme. La séquence finale propose une nouvelle fois la caricature danoise du prophète. Cette fois-ci, la mèche est presque consumée : le décompte touche à sa fin.
Le film n'est accompagné d'aucun commentaire parlé. Les séquences d'actualité sont sous-titrées. Un accompagnement sonore dramatique (Grieg, Tchaïkovski) souligne les images. Quant au titre, il n'est pas expliqué. En 2004, le chercheur Gilles Kepel tentait de définir ainsi la fitna :
« La fitna est traduite parfois par sédition, soit le fait que la communauté musulmane est fragmentée parce qu'elle a perdu le sens des proportions et de la réalité, de la maslaha [intérêt général de la communauté des croyants – NDLA], qu'elle est livrée aux démons de l'extrémisme et qu'elle va à sa perte. » (http://www.algerie-dz.com/article1082.html). La fitna porterait donc la menace d'un schisme à l'intérieur même de l'Islam.

Des questions

Le film est-il raciste ? La question est simple et la réponse difficile. Il serait certes raciste s'il assimilait les Arabes à des terroristes : ce n'est pas le cas. Il s'agit ici de musulmans. L'on choisit ses opinions, sa religion, mais pas sa nationalité. Critiquer la religion est un droit démocratique, et Salman Rushdie, qui a par la force des choses une opinion incontournable en la matière, proclame : « la libre expression n'est pas une offense ». Est-il raciste de montrer des femmes en burqa promener des landaus dans une métropole européenne ? Stricto sensu, non. C'est une réalité visible. Ce qui serait raciste, ce serait d'en tirer des généralisations englobant toutes les femmes musulmanes. Or, Geert Wilders se garde bien de franchir ce seuil.

Le film est-il violent ? Oui. Séquences sanglantes et morbides s'enchaînent tout au long de la projection. Ce sont certes des images déjà vues, au journal télévisé ou dans des reportages, en général précédées d'une exhortation à éloigner les enfants. Encore que cela aurait pu être plus violent encore : le député nous épargne le long égorgement du journaliste Daniel Pearl.

Le film est-il une provocation ? Sans doute aux yeux de bien des croyants. Juxtaposer des passages du Coran appelant à violence et des images de violences commises au nom du Coran est certainement insupportable à leurs yeux. Et pourtant, les sourates sont là, écrites par la plume du Prophète ; et les revendications au nom du même Prophète sont également bien là. Si ce rapprochement est scandaleux pour bien des fidèles pacifiques, il n'est l'est pas pour les extrémistes de la cause, qui revendiquent eux-même cette école de pensée. On note, après la diffusion du film, le soulagement général quant à la mesure dont a fait preuve le réalisateur. Le Coran n'est pas profané, comme on le craignait. « La réaction générale est que le film est choquant, mais ne dépasse pas les bornes », estime le journal chrétien Trouw. Un certain malaise découle de ce constat : il est moins choquant de montrer des pendaisons que la détérioration d'un livre.

Assimile-t-il Islam et terrorisme ? C'est ce que l'on retire en effet de la vision de ce film, et sans doute son aspect le plus contestable. Un Islam des lumières, prenant ses distances avec l'écrit sacralisé, existe pourtant même s'il peine à faire entendre sa voix. Le sujet n'est pas abordé : il s'agit ici de faire peur, d'abolir toute réflexion. L'on s'adresse aux tripes, non aux neurones. L'Islam a des aspects très violents, personne n'en disconviendra. La raison de cette violence et la façon dont elle s'exprime sont pourtant très diffuses. Quel rapport entre un terroriste d'Al Qaida jetant son avion sur le sud de Manhattan et un Chiite commémorant dans le sang le rite de l'Achoura ? Rien n'est expliqué, tout est sujet à un grand rassemblement du n'importe quoi dans le film néerlandais. Si le film, par son strict contenu, ne peut être catégorisé d'extrémiste - ce qui le rendra très vraisemblablement difficile à attaquer devant un tribunal -, il convient néanmoins de souligner que le procédé narratif, lui, s'apparente aux méthodes de l'extrême droite. Pourquoi ? parce qu'il cherche à faire peur, n'explique rien, assène. Il cherche à montrer un monde simple, à l'antithèse de l'homme politique digne de ce nom, pour qui le monde est et doit être d'une grande complexité. Il flatte les pensées inavouées, non seulement des racistes, mais de tout un chacun devant les menaces islamistes et les faiblesses (réelles ou supposées) de nos démocraties. Cette remise en cause du « vivre ensemble » rappelle la couverture du Figaro Magazine du 26 octobre 1985. Sous une Marianne voilée, un titre-choc : « Serons-nous encore français dans trente ans ? ».
Pourtant, le Figaro n'est pas un journal d'extrême droite, même si on l'a soupçonné de véhiculer certaines thèses radicales. Que dire alors de Geert Wilders ?

Geert Wilders : un Néerlandais d'extrême droite ?

La presse française qualifie l'homme politique néerlandais tantôt de « populiste », tantôt de représentant de « l'extrême droite ». Or, les deux termes, sans être exclusifs, ne sont pas équivalents. Il serait surprenant, en France, de voir l'extrême droite attaquer avec la plus grande virulence la doctrine nationale socialiste. C'est pourtant ce qu'induit le film de Wilders, en comparant ouvertement des extrémistes de l'Islam avec le suppôts d'Hitler. Cette comparaison n'est pas là, faut-il le préciser, pour soutenir l'héritage du nazisme ! S'il s'agit d'extrême droite, elle n'a pas grand chose à voir avec celle du Front National, qui fut en son temps un allié politique de Saddam Hussein, et dont le président Jean-Marie Le Pen fut condamné pour propos antisémites. Même remarque au sujet des massacres des homosexuels, cible privilégiée des Nazis et de certains régimes islamistes. Pim Fortuyn, homme politique assassiné en 2002 par un extrémiste écologiste et inspirateur de Geert Wilders, ne revendiquait-il pas haut et fort son homosexualité ?

Reste le populisme. L'étiquette semble mieux convenir au député batave. Sa façon de procéder, d'occuper les médias, de provoquer se situe en effet quelque part entre Berlusconi et Sarkozy ; quand à sa dénonciation du « péril vert », elle trouve un équivalent très proche chez le président du Mouvement pour la France (MPF, droite), Philippe de Villiers. Ce dernier a notamment déclaré à la télévision en 2005 « l'Islam est le terreau de l'islamisme et l'islamisme le terreau du terrorisme ». L'analogie avec la pensée de Wilders paraît avérée.
Wilders a fondé son Parti pour la Liberté (Partij voor de Vrijheid) en 2006, après avoir quitté le Parti populaire libéral et démocrate (Volkspartij voor Vrijheid en Democratie), centriste. On ne peut nier la volonté d'exploiter, à des fins électorales, les événements récents qui ont si profondément marqué la société hollandaise : Theo van Gogh égorgé par un fondamentaliste en 2004, et aujourd'hui, sa collaboratrice Ayaan Hirsi Ali, condamnée pour apostasie, à la vaine recherche d'un pays capable d'assurer sa protection contre les fous de Dieu.

Après Fitna

Ce film maladroit et malodorant aura peut-être un mérite : attirer l'attention de certains sur le caractère vindicatif de certaines sourates, non pas fantasmées ou mal interprétées mais réelles.
L'on aimerait voir développé un thème mal connu et dérangeant, celle des affinités politiques entre Adolf Hitler et Hadj Amin al-Husseini, le mufti de Jerusalem. Leur rencontre du 28 novembre 1941 pose déjà les bases de l'extermination des Juifs. Si l'Histoire a jugé le nazisme, les enseignements de cette terrible alliance restent encore à tirer. Il est à craindre que le film de Wilders ne nous soit d'aucune aide pour cela. Aucun espoir non plus de comprendre la tradition du martyr kamikaze. Loin d'être récente, elle s'inscrit dans l'histoire séculaire des ghazis, guerriers religieux voués à mourir pour le paradis, telle que l'évoque par exemple Rudyard Kipling dans sa nouvelle « The Drums of the Fore and Aft ».

En définitive, on n'imagine pas très bien l'utilité de ce film. Il est fort à parier que ses opposants préparent leurs propres montages symétriques sur la barbarie de l'Occident et d'Israël, l'histoire des colonisateurs, les massacres en Afrique du Nord et au Viêt-Nam, les déclarations « chrétiennes » de G. W. Bush, etc. Cette confrontation du niveau bac à sable ne résoudra pas la question du vivre ensemble. Pour cela, les choses doivent être dites, posément et sans volonté d'exclure l'autre pour ce qu'il croit. Rappeler les principes républicains, et peut-être le plus important d'entre eux : la religion fait partie de la sphère privée, cette si fondamentale conquête des temps modernes. L'Europe républicaine est un espace de paix démocratique inédit dans l'histoire. Or, et c'est là un étonnant paradoxe, être libre, c'est être offensé en permanence ; car si toutes les idées ont droit de cité, certaines d'entre elles iront immanquablement heurter mes propres convictions.
Voltaire, qui aimait tant la Hollande, pays de la liberté – déjà ! – a admirablement illustré ce paradoxe démocratique : « Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. »

Ce corollaire étrange et nécessaire choque ceux pour qui la liberté s'arrête au respect de leurs propres convictions. Ce ne sera pas le moindre des mérites que de faire comprendre aux citoyens que cela surprend que les conditions du bonheur sont à ce prix. Et ce sera là l'honneur des démocraties.

Sources




Traducerea in romana

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