jeudi 6 août 2009

Marching Band : un certain regard sur l'Amérique

Documentaire de Claude Miller (2009).

État de Virginie. Alors que la très longue campagne pour la succession de George W. Bush touche à sa fin, la caméra de Claude Miller s’est invitée dans l’intimité de deux marching bands universitaires.

Curieuse tradition que ces fanfares-spectacles, composées de cuivres, flûtes et percussions, et paradant avec des majorettes en costumes clinquants. L’on trouvera avec raison ces manifestations patriotiques fort kitsch tant elles sont étrangères au goût français. Gardons-nous pour autant d’accabler les Américains : il n’est pas certain que le défilé du 14 juillet, avec légionnaires barbus en tablier de boucher, ou parades de la Garde Républicaine jouant Méditerranée relèvent du plus subtil raffinement.

Les deux universités ici observées se révèlent différentes. L’University of Virginia mélange Noirs et Blancs, sans que cela ne semble poser problème, allant jusqu’à les alterner au premier rang de la fanfare – simple question d’esthétique. La musique de sa band, tout en puissance, cymbales et éclats cuivrés, cherche à subjuguer, non à charmer. Elle trouve sa raison d’être en lever de rideau de rencontres sportives, dans un stade bien garni. L'orchestre encourage à la fois le public et l’équipe de l’université. Voilà pourquoi sa musique n’est pas vraiment intéressante en soi : elle fait partie d’un tout plus vaste sans lequel elle n’aurait pas d’attrait. Le plein air, l’exaltation du jeu, l’amour de l’université concourent à la ferveur des jeunes artistes de la marching band de l’University of Virginia, en uniformes de pur toc, évoquant nos mousquetaires au large panache.

Contraste flagrant avec la Virginia State University, fondée après la Guerre de Sécession pour permettre aux Noirs d’étudier. Aujourd’hui encore elle reste afro-américaine et draine une population défavorisée dans un objectif de promotion sociale. Sa marching band possède donc une dimension particulière, absente précédemment. Ici, la musique est remarquable, soutenue par un pupitre de percussions d’une rare efficacité. Là où les musiciens de l’University of Virginia tablaient sur la force pour s’imposer, leurs pairs de la Virginia State University privilégient le rythme, l’agogique, la nuance, usant volontiers d’une exposition en séquence où chaque phrase dévoile tour à tour la beauté de ses timbres. L’on ressent ici les influences africaines et latines qui forment aussi le corps de l’Amérique musicale. Le film donne envie de mieux connaître son chef, « doc » Phillips, tant son discours passionne. L’un des plus mémorables moments saisi par la caméra de Claude Miller présente la fanfare dans une formation minimale : des percussions, à l'exclusion de tout autre instrument. Tous les musiciens – noirs – jouent un morceau quasi tribal, la casquette renversée sur le regard et la face marquée par l’humeur.

Nulle allusion à l’histoire musicale de ce pays. La patiente reconnaissance de la musique noire, notons-le bien, n’accompagne pas les combats pour l’égalité raciale : elle les précède. Qui aurait pensé au XIXe siècle à la postérité des chants d’esclave ? Seule l’invraisemblable prémonition du Tchèque Antonín Dvořák en 1892 devait mettre en lumière la valeur des Spirituals méprisés par l’Amérique bien-pensante. Ensuite, Charles Ives donnera à entendre de mémorables marching bands au cœur de partitions symphoniques jubilatoires ; et au début de la décennie 1940, Aaron Copland écrira sa fameuse Fanfare for the Common Man. Tout cela appartient à l’histoire, au monde des livres et des savants. Nous contemplons avec le film de Claude Miller deux accomplissements contemporains et populaires de cette longue émergence.

Après avoir entendu les artistes de l’Université d’Etat, le ton lisse et policé de l’University of Virginia surprend. Sa musique est sans doute plus consensuelle, mais moins caractérisée ; elle reflète exactement l’image du campus. Une chose, cependant, unit les deux universités : le soutien à Barack Obama. Les jeunes musiciens sont unanimes. En dépit de la caméra braquée sur leurs traits, les étudiants gardent une spontanéité rafraîchissante. Mais pourquoi voter Obama ?

La fin de la présidence George Bush permettra à l’Amérique de se faire mieux voir, estiment-ils non sans candeur (la méfiance vis-à-vis des USA ne provient évidemment pas du rejet d’un seul homme, mais d’un contexte historique puisant ses ressorts dans un passé complexe et saturé d’idéologie). Mais ce soutien est conditionné par une seule chose : la couleur de peau du candidat. Ni son programme, ni celui de John MacCain, son adversaire, ne sont discutés. Sarah Palin en prend pour son grade ; contester la Théorie de l’Évolution n’est pas, il est vrai, une attitude très recommandable pour une élue du peuple. Que Barack Obama s’emploie à remercier Dieu à chaque discours, ce qui n’est pas en soi beaucoup plus avisé, n’est pas un fait relevé par ces mêmes étudiants. D’autres se bercent d’illusions : « avec Obama, le prix de l’essence va baisser », espère un Afro-Américain qui n’a même pas de voiture. La parole n’est pas donnée aux soutiens de MacCain, à l’exception d’un manifestant brandissant une pancarte Pro-life (mouvement anti-avortement). « Nous ne voulons pas d’un socialiste ! ». Évidemment, c’est un mensonge. On ne saurait, en revanche, lui donner tort quand il ajoute : « le changement, il aura lieu car nous sommes un démocratie qui change tous les quatre ans ».

Le documentaire s’invite dans un bureau de vote. Nous voyons deux jeunes Noirs voter pour la première fois, utiliser le bulletin électronique, laisser échapper quelques pleurs. Aucun commentaire, l’image simple, caméra à l’épaule, à la manière des reportages de l’émission Strip-Tease. Cette scène sans fard recèle une émotion particulière. Nous songeons aux sentiments de bien des Français de gauche, en 1981, pour l’élection de François Mitterrand. Nous nous souvenons ici, si nous l’avions oublié, qu’en 2008 un bouleversement plus important encore a été vécu par une vaste fraction de l’Amérique.

L’avenir dira si le candidat du rêve américain est bien celui sur lequel tant de fantasmes ont été projetés. L’heure est encore à l’incrédulité : l’Amérique peut changer. L’Amérique a changé.

Il faut rendre grâce à Claude Miller pour des scènes d’une réelle beauté, sans artifices, dénuées de ce parti pris omniprésent et insidieux qui a fini par rendre Mickael Moore insupportable. Ainsi, ce brève passage filmant un vaste terrain déserté. A la lueur crue des réverbères, une majorette s’entraîne. Elle est seule. C’est la veille de l’élection. La jeune femme n’a pas encore décidé pour qui voter. Alors, elle danse.

Claude Miller sait filmer les gens dans leur spontanéité, leur naïveté (comment ne pas être naïf à 20 ans ?), leur espérance. Mais aussi dans leur application à honorer ce dont ils font partie : leur pays, leur université, leur marching band. On a beau le savoir par avance, un tel attachement ne laisse pas de surprendre. S’il a existé en France, il semble en perdition (et l’on ne fera pas l’injure de comparer les mornes facultés de notre pays aux splendides campus américains). Quant au sentiment supra-national européen, ce n’est pour l’instant qu’une aimable chimère. Oui, cela aussi, le documentaire de Claude Miller nous le fait ressentir.

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