lundi 9 novembre 2009

Un mur, mes collègues, Gorbatchev et moi

[J’ai été témoin d’une discussion politique sur mon lieu de travail. Comme il s’agissait de la commémoration de la chute du Mur, comme on dit, et que les échanges m’ont paru de haute volée en dépit de leur côté polémique certain, je me suis empressé de les noter, pour les restituer ci-dessous. Chacun jugera…]

Jean-Christophe : Tu as vu l’article du Monde ? « J'ai perdu, mais la perestroïka a gagné ». C’est évidemment Gorbatchev qui parle. Heureusement qu’il était là, lui, pour mettre fin au stalinisme…

Alfred : Tu rigoles ? C’est un pitre révisionniste, juste bon à dégoiser ses boniments à un gratte-papier manquant singulièrement d’à-propos. Que le fat n’ait point été englouti dans les abîmes de l’histoire est un incommensurable prodige. Mais qu’ils se taisent donc, lui et ses pairs au sourire sanguinolent, héros malgré eux d’événements trop dignes pour leurs moroses machinations.

J-C : Tu te crois où pour parler comme ça ? A l'Assemblée peut-être ? En plus, à t'entendre, je dois avoir raté un épisode. Parce que pour moi, la perestroïka, ça a eu du bon, non ? Je pense que ce qui ne t’a pas plu, c’est cette phrase du dernier dirigeant de l’URSS « laïque » : « Nos amis à l'Ouest semblent incapables de pardonner à Poutine d'avoir sorti le pays de ce chaos. La Russie a pu se redresser – bien sûr avec une petite aide de Dieu. Dieu s'est dit, OK, aidons un peu ce Poutine ! »
Eh oui, il y avait un peu de la sainte Russie au Kremlin… Je te trouve très dur avec lui… surtout pour un descendant de 1789-1848-1917.

Al. : Une pierre dans mon jardin. C'est vrai, je suis héritier des Lumières, mais n'oublie pas que la Révolution contient aussi les germes de la dictature. C'est peut-être cela la vraie distinction entre droite et gauche. Ceux pour qui la Révolution n'est que négative (la Terreur, l'amorce du totalitarisme...) contre ceux qui ne veulent voir dans ces événements que les progrès, les droits de l'homme, la laïcité, etc. Or les deux attitudes sont également imbéciles. Je crois qu'être de gauche n'interdit pas d'admettre les aspects terribles de la Révolution...

J-C : Bref, tu n'as pas répondu sur Gorbatchev, que je considère comme un héros.

Al. : Bah, il a bien le droit de mêler la politique à la religion… maintenant qu’il a été mis à la porte des responsabilités à coups de pied au derche, le drôle est inoffensif. Ce n’est pas cela qui me déçoit ; c’est le fait qu’il se fasse passer pour le sauveur des pays communistes alors qu’il a essayé de toutes ses forces d’en rester le souverain.

J-C : Première nouvelle ! C'est au contraire l'homme qui a ouvert les portes et permis la libération des peuples opprimés.

Al. : Je crois qu'il a pris acte de la faillite communiste et...

J-C : Faillite communiste ? C'est vite dit. Parlons du soviétisme plutôt.

Al. : Taratata. Il s'agissait bel et bien de communisme, même si cela heurte, et puis cesse de m'interrompre. Le gorbatchévisme c’était : assouplissons la dictature pour conserver des hommes à nous au pouvoir, en libéralisant l’économie pour faire passer la pilule. Soutirons des fonds monétaires considérables aux pays riches pour enrichir notre clique (et non pas comme on le croit : pour rénover des pays).

J-C : Et comment ! Il fallait bien de l'argent pour remettre à flot des pays ruinés, et de surcroît empêcher les populations de sombrer dans la famine et la maladie, non ?

Al. : Mais l'argent ne sert que s'il est réellement utilisé, et avec conscience... autant faire du bouche à bouche à un cadavre ! Or Gorbatchev voulait à la fois l'argent et le maintien d'une oligarchie qui ne disait pas son nom, sans aucun progrès notable pour les pays concernés. L’homme a été bien évidemment débordé par son projet chimérique, et les populations opprimées, qui ne se sont pas laissé embobiner par la manœuvre, contrairement à nous, ont renvoyé chez eux ou en prison tous les communistes, gorbatchéviens ou pas.

J-C : Mais certains de ces pays ont par la suite élu des communistes, me semble-t-il. Cela ruine ton argumentaire.

Al. : Pas du tout : voter pour un communiste n'est pas voter pour le communisme.

J-C : Mouais... N'empêche que le projet de Gorbatchev était bel et bien de restaurer la démocratie partout.

Al. : Attention ! N’oublions surtout pas que le projet politique de Gorbatchev a été scrupuleusement appliqué dans au moins un pays : la Roumanie. Faut-il rappeler que le grrrrand démocrate Ion Iliescu et l’immmmense gorbatchévien Petre Roman ont acclamé, au début des années 90, la force vive des mineurs venus par camions entiers réprimer à coup de barre de fer les manifestations étudiantes osant réclamer une vraie démocratie ? Car c’était cela, la perestroïka, c’était cela, Gorbatchev : partant du constat de la faillite communiste (sur laquelle tu me pardonneras d'insister), construire un pseudo libéralisme où l’état reste aux mains d’une mafia ; et noyer l’occident sous des affirmations de bonne volonté et des menaces du type « sans moi, le chaos ».

J-C : Point de vue intéressant.

Al. : Et pas très populaire, j'ai l'impression. En écoutant France Inter ce matin, je me suis rendu compte à quel point l’incongruité du socialisme à visage humain reste vive. Or, entre liberté et communisme, il faut choisir. Ce n’est pas un système contre un autre. C’est précisément le contraire : « tous les systèmes possibles » contre « un non-système ».

J-C : Là, tu pousses un peu loin. Je reconnais ton penchant pour la polémique.

[A ce moment précis, mon téléphone ayant sonné, je n’ai pas pu entendre la fin de l’échange, hormis quelques éclats de voix. Comme le sujet m'intéresse je vais tenter de relancer la discussion entre Jean-Christophe et Alfred ; peut-être pour compléter cet article ].