jeudi 10 décembre 2009

Pour la Suisse

Alors, fascistes, les Suisses ? L’unanimité des réactions de la presse française, au lendemain du résultat de la votation sur les minarets, pose benoîtement la question. Circonstances aggravantes : le seul parti qui chez nous se félicite du choix de nos voisins est le Front National. Pourtant à y regarder de plus près les choses ne sont pas si tranchées. Ne trouve-t-on pas, parmi les partisans des minarets, quelques individus aussi peu recommandables, pour le moins, que nos brailleurs du FN ? Je ne sache pas que Kadhafi, par exemple, soit un parangon d’humanité et de tolérance ; pas plus que d’autres dignitaires indétrônables du Moyen-Orient, d’Afrique ou d’Asie du Sud-Est, tous ulcérés par la décision suisse.
L’on ne sera certes pas plus avancés après avoir renvoyé dos à dos les extrémistes des deux camps, du moins aura-t-on supprimé le préjugé que les « fachos » ne sont que dans le camp du Oui.

Parlons de la question posée, en examinant quelques réactions courantes. Est-il besoin d’être fasciste pour se prononcer contre la construction d’édifices religieux faits pour être vus, et de loin ? Est-ce être raciste que de se prononcer contre une religion ? Et est-ce se prononcer contre une religion que de refuser l’une de ses plus voyantes manifestations ? Car, pourtant, les églises ne vous choquent pas, alors pourquoi pas des minarets ? entend-on demander ici et là.

Questions en vérité sans objet. A titre personnel, la construction d’un nouveau lieu de culte, quel qu’il soit, va à l’encontre de mes convictions selon lesquelles tout effort architectural et financier devrait privilégier la culture, l’ouverture, la santé – en un mot, la science et non la croyance. C’est pourquoi une nouvelle église m’attristerait tout autant qu’un édifice dédié à tout autre croyance.

Mais il y a plus, et je ne crois pas que le nœud du débat se trouve ici. L’Islam n’est pas qu’une religion. C’est une règle de vie, avec ses principes sociaux, ses exigences, ses lois. Dire non aux minarets, c’est aussi prononcer une défiance vis-à-vis de telles règles. Le rédacteur en chef de Libération se moquait de l’ampleur de ce vote dans les cantons où précisément les Musulmans sont le moins nombreux, comme si les électeurs avaient matière à se plaindre en la matière :

« La force absurde du préjugé se vérifie d’autant plus que ce sont les cantons où il y le moins de musulmans qui ont le plus approuvé la mesure anti-islam réclamée par la droite extrême » (Libération du 30/11/2009)

Curieux, cet argument l’est à plusieurs titres.

D’abord, nul besoin d’être confronté quotidiennement à un phénomène pour porter un jugement sur ses manifestations. Ce serait bien la peine d’accéder à une myriade de sources d’information, sur tous les supports et à tout moment de la journée, pour ne se prononcer en définitive que sur les événements qui se produiraient chez soi, au coin de sa rue !

Laurent Joffrin parle de « peur irraisonnée de l’islam ». Irraisonnée ? Il me semble qu’au contraire des raisons existent. N’est-ce pas au nom de l’Islam que des attentats sont régulièrement perpétrés en Europe et ailleurs ? Et n’apprend-on pas tout aussi régulièrement que de nouveaux attentats ont pu être déjoués, ce qui tendrait à prouver que la volonté destructrice des fondamentalistes ne faiblit pas ? Parler de « peur irraisonnée » semble dès lors bien mal venu. L’expression enferme les Suisses dans une vision paranoïaque, ce qui n’est pas en soi bien plus subtil que d’enfermer tous les Musulmans dans une vision fondamentaliste.

Ensuite, faudrait-il s’étonner que, mécaniquement, l’ampleur du vote pro minarets soit plus favorable dans les cantons où se trouvent le plus de Musulmans ? Cette causalité élémentaire a semble-t-il échappé à Laurent Joffrin, qui n’est pas le plus à blâmer, pourtant, de nos commentateurs de la vie publique.

La faculté d’adaptation de la religion musulmane aux sociétés européennes est ici clairement en question. Ce qui heurte, ce ne sont pas tant les manifestations des Fous des Dieu, au Moyen-Orient ou en Europe, dont l’actualité ressasse chaque semaine les massacres, attentats ou exécutions, que l’absence de réaction des Musulmans modérés dans nos sociétés. J’aurais tant aimé voir l’Islam des lumières manifester sa haine des extrémistes quand Théo Van Gogh a été égorgé ou quand le président iranien menace de rayer Israël de la carte. Hélas, je n’ai rien vu de tel, de même que je n’avais rien vu quand des fondamentalistes appelaient à exécuter Salman Rushdie, coupable d’avoir brossé, et avec quel esprit ! le Prophète abusé par le Malin dans les Versets Sataniques. Ce silence pèse sur la société, laisse croire que le seul Islam tolère par son mutisme les pires horreurs, et – c’est le comble - justifie par réaction la position de nos propres extrémistes. La religion de paix tolère-t-elle en son sein des fauteurs de guerre ? Une clarification exemplaire des dignitaires musulmans, et massivement appuyée par tous les fidèles attachés à la démocratie, serait, de ce point de vue, la meilleure des réponses.

Car il en existe, des musulmans laïques. Mon ami Hicham, un verre de liqueur capiteuse en main, commentait d’un rire rabelaisien les frasques des barbus et ne crachait pas sur de belles côtelettes de porc. Pourtant, musulman, certes, il l’était ; mais il l’était tout autant que moi suis chrétien, en dépit de mon athéisme. Je me souviens comment il venait m’interroger sur des choses pour moi évidentes mais que personne n’avait jamais pris soin de lui enseigner, et surtout pas l’école de son pays. Qu’est-ce que l’évolution ? Qui était Darwin ? Pourquoi tant de bruit autour de la Shoah ? Alors, je ramassais mes souvenirs et tâchais de les lui faire partager. Il était stupéfait par ce que je lui disais, opposait les arguments des religieux dont on lui avait bourré le crâne, demeurait toujours sceptique mais remué de choses nouvelles, intérieurement bouleversé. Et un jour il changea, sans renier sa culture, sa religion, son passé, il sut qu’une autre histoire existait, que la version des faits dont on lui avait saturé l’esprit depuis des décennies croulait sous l’exercice de la raison.
Et moi aussi je changeai ; je m’aperçus, effaré, que d’autres hommes n’avaient jamais eu le minimum de savoir qui leur permettrait de questionner leur vision du monde, je sus que certains d’entre eux, quoique brillants étudiants, n’avaient pas les moyens de la lucidité. Et surtout je compris qu’un homme qui réfléchit et examine les faits peut devenir athée. Encore faut-il que ces faits-là lui soient enseignés…

On a beaucoup déploré « l’intolérance » des Suisses. Magie de la rhétorique, misère du sens… L’intolérance, ce n’est certainement pas rejeter la manifestation d’une croyance, pas plus que la tolérance serait d’accepter bouche bée la moindre vocifération d’un représentant religieux.
L’intolérance c’est très précisément l’usage de la violence pour empêcher l’expression d’une liberté. Ainsi les autodafés, les polices politiques, l’emprisonnement des opposants pour leurs idées, la lapidation des pécheresses ou l’exécution des apostats. Or un vote démocratique est exactement l’inverse d’un acte violent, qu’il rend inutile et dérisoire. Limiter démocratiquement l’expression d’une religion n’est pas de l’intolérance, c’est de la démocratie.

Faut-il veiller à ne pas blesser les croyants ? Un curieux consensus paraît s’imposer à chaque poussée de fièvre. Ne heurtons pas les convictions, surtout ! Pas pitié, pas de provocation, pas d’huile sur le feu. Le croyant, blessé dans sa foi, ne risque-t-il pas de se sentir rejeté, et ne va-t-il pas rechercher auprès d’individus plus radicaux un confort que la société démocratique est incapable de lui offrir ?
Or, et c’est là un paradoxe parfois difficile à faire entendre, un citoyen attaché aux valeurs démocrates est par définition heurté par quantité de choses. Ses convictions sont combattues par d’autres convictions tout aussi respectables, mais opposées. Vous considérez que Fidel Castro est un tyran sanguinaire ? Vous pourrez entendre avec consternation Mme Mitterrand soutenir l’inverse à une heure de grande écoute. Il est au contraire à vos yeux l’un des derniers remparts contre le capitalisme galopant ? Les commentaires politiques d’un Eric Zemmour ne manqueront pas dès lors de vous hérisser. Il suffit à tout un chacun de contempler la devanture d’un kiosque à journaux pour trouver maintes opinions inconciliables et également autorisées, car ainsi est la démocratie – l’inconfort institutionnel.

Vivre en démocratie, c’est accepter l’inconfort, s’en faire une raison même car là est le secret du vivre ensemble. Nos sociétés sont celles où une part d’inconfort mesurée (c’est-à-dire : conforme aux limites de la loi des hommes) est nécessaire pour, précisément, rendre la vie le plus confortable possible.

Cela reste à comprendre de la part de ceux qui s’offusquent que l’on puisse blesser des croyants. Car l’on n’en finirait pas de dresser la liste des meurtrissures. Que l’Homme descende d’un primate n’est pas une opinion, c’est un fait, et ce fait blesse les fondamentalistes. Vais-je donc travestir la vérité, mentir sur le réel, pour complaire aux braves croyants ? Faut-il modifier nos programmes scolaires ? Prévoir des itinéraires inoffensifs dans nos Musées d’Histoire Naturelle afin que les fidèles ni croisent ni squelette de Brontosaure, ni reconstitution d’Australopithèques, ni quoi que ce soit qui puisse heurter leur foi en la Création divine ? Ne faudrait-il pas, à ce titre, voiler la façade même de ces musées, dont la simple existence blesserait à coup sûr le regard des pratiquants ?

Devrai-je nier l’égalité devant la loi de l’homme et de la femme, même si des écrits religieux affirment l’inverse ? Attend-on de moi que je me refuse à commenter les enquêtes sur le « Saint-Suaire », dès lors qu’elles établissent sans grande surprise ni contredit la thèse du faux ? Que je taise la souffrance de l’animal que l’on égorge sans étourdissement préalable ? Faudrait-il que je me fasse négationniste en histoire pour taire les massacres perpétrés par tels adeptes d’une foi encore vivace ? M’abstiendrai-je de lire Don Quichotte de la Manche, d’écouter L'enlèvement au Sérail ou de savourer le monologue de Figaro sous prétexte que ces chefs-d’œuvre contiennent des allusions pas toujours très flatteuses pour l’Islam ? Surtout, ne blessons pas, vous dis-je ! Respect !

Et si par malheur je m’avisais de veiller à ne heurter personne, quand bien même j’aurais observé toutes les pratiques religieuses de mes semblables, qui m’assure que le plus inoffensif geste machinal n’aille pas déclencher l’ire de quelque obscure mais vindicative religion ? Swift, déjà, avait su donner une réjouissante illustration de la stupidité dogmatique en confrontant Gulliver aux Petit-Boutiens et Gros-Boutiens – ceux pour qui les œufs doivent être cassés par le petit bout, viscéralement opposés aux adeptes de la rupture du gros bout. L’absurdité de cette haine tenace et mortifère entre les croyances reflète parfaitement la consternation du libre-penseur confronté à la bêtise des dogmes, et le rire de Swift offre un incommensurable réconfort par-delà les âges à tous les esprits libres.

L’argument de la blessure infligée aux croyants est (si l’on me passe le mot) une hérésie en terre démocratique. C’est bien pour cela que l’on évoque le respect imprescriptible de la vie privée : son exact pendant est l’acceptation d’opinions contraires dans la vie publique. Ne pas comprendre cela, c’est nier la démocratie. Refuser cette blessure, c’est défendre un monde totalitaire.

D’aucuns ne se privent pas de souligner l’égoïsme des Suisses. Après tout, la Confédération Helvétique est la terre du secret bancaire, inestimable refuge pour la fortune des despotes plus ou moins avoués. Alors, comment s’étonner de ce geste de repli sur soi ?
A y regarder de plus près, cette thèse s’effondre. L’un des arguments avancés en faveur du Non à l’interdiction était précisément le manque à gagner en cas de victoire du Oui. Les grandes fortunes du Proche-Orient ou d’ailleurs allaient certainement prendre d’énergiques mesures économiques pour châtier le pays rebelle.
Le résultat du vote connu, la menace a aussitôt été mise à exécution, et il est vraisemblable que la Suisse n’a pas fini de payer son choix. Or, ces mesures de rétorsion étaient parfaitement attendues, et c’est en pleine connaissance de cause que les électeurs ont voté. Il est donc juste de souligner que les Suisses ont préféré l’expression d’un choix politique aux désavantages financiers de ce résultat. Est-ce là la démarche d’un peuple avant tout soucieux du confort économique, au détriment de tout autre conviction démocratique ? Il ne semble pas ; au contraire, et il faut s’en réjouir : le chantage de rétorsions financières n’a pas fait reculer la démocratie. Je précise que cela aurait été la même chose en sens inverse : si la perspective de perte de marché avait été liée à une victoire du Oui, il aurait fallu se féliciter de la victoire du Non – je veux souligner que le prétendu égoïsme des Suisses a en réalité fait long feu en face de l’expression populaire.

Alors, fascistes, les Suisses ? Il n’y a pas si longtemps, il était de rigueur de traiter de fasciste tout opposant au communisme. Ceux qui ont connu l’époque du remuant Georges Marchais, premier secrétaire du PCF pendant les années 70 et 80, n’auront aucun mal à s’en souvenir. Pire, la lutte ouvertement anticommuniste était alors laissée à un parti bien peu recommandable – le Front National, déjà.
Il est vraisemblable que cette attitude soit incompréhensible pour les jeunes générations, qui n’ont pas grandi dans l’illusion d’un Grand Frère philanthrope et égalitaire, précurseur d’un monde meilleur. Nous savons fort bien que rien de cela n’était vrai, et que le soviétisme fut (humainement, économiquement, culturellement) l’une des plus éprouvantes catastrophes de l’histoire.

La moindre des choses serait que nous tirions les leçons du passé. Si nous écartons les partisans sincères du totalitarisme, seuls des démocrates aveugles ou délibérément abusés, en dépit de leur intelligence, pouvaient soutenir l’URSS et ses sbires.
L’islamisme est-il le communisme du XXIe siècle ? Au vu des réflexes passionnels et idéologiques qui ont accueilli le choix suisse, laissant la seule opposition politique entre les mains d’un parti avarié, on serait enclin à penser que les idiots utiles ont trouvé matière à recycler leur combat en se posant en alliés d’une idéologie plus actuelle. Il est remarquable qu’une fois encore, cette lutte s’érige au nom de la pauvreté, de l’antiracisme, du tiers-mondisme – autant de vertus humanistes mises au service de causes pour le moins discutables.