jeudi 11 mars 2010

Chroniques de la deuxième guerre de Cent ans

Je suis né dans la deuxième moitié de la Guerre de Cent ans. Oh, pas celle de Jeanne la pucelle et des escarmouches avec nos bien-aimés ennemis anglais, pas du tout. Celle guerre-là était bien folklorique, aimable même en regard de la deuxième, celle que j’ai connue. Bien sûr, nous avons encore le regard tout embrumé par l’histoire récente. Depuis le brouillard mortel des gaz de combat, les tranchées jonchées de cadavres, l’effroi inédit d’un front sans fin, ce défi à l’histoire ; puis, la paix venue, l’essor de régimes totalitaires tout aussi inattendus, la haine officialisée, les exterminations industrielles, génocides ; bientôt la destruction totale de ville immenses, avec tout ce qui y vivait ; la victoire contre un système dictatorial qu’il fallu ensuite payer, si chèrement, auprès d’une dictature encore pire et dont nous avions cru bon de faire un temps notre alliée. L’impuissance des démocraties ; la lente faillite des régimes autoritaires et le brutal mais si prévisible effondrement communiste ; et aujourd’hui le défi de l’Islam. Tout cela est l’histoire de mon époque, d’une guerre bientôt centenaire. Elle a commencé en 1914.


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L’on sort atterré de la lecture du Passé d’une illusion, le livre de François Furet. Furet était un historien de gauche. La précision est indispensable sans quoi on ne comprendrait pas à quel point il est important pour lui de détruire nos idées reçues sur le communisme, la première guerre mondiale et la montée des totalitarismes. Il prend soin de nous présenter les idées maîtresses de son livre d’une manière presque anodine, au détour d’une phrase, pour les reprendre et les développer quelques paragraphes plus bas. Et encore lui faut-il insister, varier les effets, les perspectives, atteindre le but de la compréhension. Étant de gauche il connaît les blocages, les réflexes de ses lecteurs de gauche. Il lui faut démonter les idées reçues avec la prudence d’un démineur, la dextérité d’un médecin autopsiant avec le plus grand soin le grand cadavre à la renverse. Effet garanti. Son livre est un brûlot, mais un brûlot froid, réfléchi, sobre et compréhensif envers le lecteur - redoutablement efficace.

L’un de ses objectifs est d’écarter la vision finaliste de l’histoire. Cet héritage du marxisme imprègne notre façon de voir. Regardons en nous-même : il est presque inéluctable de voir en Hitler l’aboutissement d’un processus naturel, mélange d’antisémitisme, de frustration après la défaite et de populisme. Si ce n’était pas Hitler, cela aurait été un autre tout aussi abominable.Furet anéantit pourtant cette causalité. Rien ne saurait expliquer Hitler sans Hitler lui-même, nous dit-il, cette apparition sans aucun précédent sur la scène politique et contre laquelle les anciennes recette ne pouvaient pas fonctionner. C’est la même chose avec les bolcheviques, d’ailleurs. La révolution d’octobre 1917 pose au monde un cas inouï, qu’il est vain de vouloir traiter comme les événements du passé. C’est ce caractère inédit qui n’a pas été compris à l’époque, et systématiquement sous-estimé dans son devenir. L’est-il mieux aujourd’hui ?

Le débat est difficile. Les susceptibilités sont à fleur de peau. Personne ne se prétendrait plus nazi, hormis quelques provocateurs ou détraqués. Qu’en est-il des communistes ? Car l’égalité entre nazisme et communisme, en terme d’horreurs inhumaines, est ici clairement posée. Et il n’est pas certain que le premier soit le pire. Cette question est tabou pour les gens de ma génération. J’ai eu des amis communistes, sans avoir jamais vu en eux des monstres, qu’ils n’étaient de toute évidence pas. Leur affirmer que leur idéologie était encore plus démentielle et meurtrière que le nazisme m’aurait été impossible, si d’aventure je l’aurais pensé. Je regarde mes collègues de bureau, grosso modo plus jeunes d’une décennie. Ils étaient encore adolescents quand le Mur de Berlin a été détruit. Ils n’ont pas mes scrupules. Les jeunes générations seraient-elles plus lucides sur la nature du communisme ? Je n’en sais rien. Elles n’ont pas grandi dans une société où l’école célébrait la RDA comme quatrième puissance industrielle d’Europe, où URSS et USA étaient renvoyés dos à dos, où les commentateurs un peu critiques du PCF étaient illico catégorisés comme fachos. Cette époque ténébreuse est derrière nous. On peut se demander si la sulfureuse révélation du Livre Noir du Communisme, il y a un peu plus de 10 ans, n’a pas finalement pénétré la conscience publique. Le scandale du stalinisme ne fait plus débat. Celui de Mao Tsé Toung et des Khmers rouges non plus, on veut le croire.


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Fidel Castro a encore ses défenseurs. Sont-ils populaires ? Sont-ils crus ? La réponse est ardue. Elle s’inscrit vraisemblablement dans les scores électoraux du parti de Besancenot, auteur d’un livre sur Che Gevara, figure romantique d’un tortionnaire impitoyable. On aimerait que le Che incarnât la lutte d’un monde pauvre contre un destin injuste. C’est sur ce souhait sincère et partagé que s’est construite sa légende. Dommage qu’il ne s’agisse, précisément, que de légende. Dire cela, et le dire ainsi, est choquant. Et tant que cela reste choquant, au-delà de cercles obnubilés par l’idéologie et le déni de réalité, on peut considérer que le combat pour une meilleure connaissance du passé communiste reste d’actualité.

Le parti d’Olivier Besancenot, ex Ligue Communiste Révolutionnaire, se nomme NPA. Nouveau Parti Anticapitaliste. Difficile de ne pas faire le rapprochement avec la haine du libéralisme dépeinte par Furet au début de son livre. Car cette haine du libéralisme est très précisément ce qui rapproche intimement les idéologies totalitaires. Hitler pourfendait le bolchevique tout en manœuvrant en cachette pour réorganiser ses forces armées avec l’aide des Soviétiques. Staline voyait en Hitler un « fasciste comme les autres » - étant entendu que tout ce qui n’était pas communiste était fasciste. Mais au moins, un fasciste capable d’enrayer l’émergence d’un second pôle bolchevique en Allemagne. Staline, voyez-vous, avait sa fierté. Il ne voulait partager avec personne le flambeau du nouveau monde. Et Staline comme Hitler s’entendaient comme larrons en foire autour d’un ennemi commun. Le libéral. Le juif, le bourgeois, le profiteur, le responsable de la défaite. Les raisons ne manquent pas. La haine du libéral cimente à un point insensé les deux totalitarismes. Qu’ils se vouent une aversion féroce entre eux est aussi exact, mais cette haine n’est rien comparée à celle professée envers les bourgeois-juifs-libéraux. Hitler annonce annexer la terre des Slaves ? Staline le sait. Mais il sait aussi que le Führer sert ses propres intérêts en nettoyant l’occident de la race maudite, et cela seul compte – hâter la fin de l’histoire.

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Je ne compare évidemment Olivier Besancenot à aucun de ces deux tyrans. Son discours, à ma connaissance, n’est jamais haineux, et me paraît porté par une sincérité manifeste. Je souligne seulement l’ascendance peu engageante du courant de pensée qu’il représente. Je ne crois pas que l’on puisse s’afficher anticapitaliste sans dommage. Que l’on me comprenne bien : je ne supporte pas plus qu’un autre l’image du patron gros plein de soupe, havane au bec, exploiteur sans état d’âme. Le salaire exorbitant de certains patrons me laisse aussi pantois que tout un chacun. Mais je ne pense pas une seconde que la réponse à ces scandales soit dans une posture antilibérale. Les lois pour interdire le travail des enfants, autoriser les grèves et les syndicats, mesurer le nombre d’heures de travail parmi tant d’autres avancées sociales, ont toutes été appliquées dans des sociétés capitalistes. Mieux encore : avant même l’existence d’un parti communiste, puisqu’elles remontent au XIXe siècle. Elles ont donc été votées par des adeptes, à des degrés divers, de la liberté d’entreprendre. Inversement, il ne faisait pas bon être employé dans une société communiste au XXe siècle. Où était la liberté syndicale ? Les entreprises des pays socialistes étaient si peu viables qu’elles ont disparu avec les régimes qui les protégeaient. Trop polluantes, trop arriérées, trop coûteuses, incapables d’innovation, sclérosées. Elles ne survivaient que sous transfusion. Au rebours, tous les domaines relatifs à l’armement, à l’espionnage et à la déstabilisation du monde libre florissaient. On ne saurait trouver meilleure illustration du délire socialiste, créature de Frankenstein éperdument indifférente au sort de son peuple et entièrement vouée à un but fanatique.

Le grand soir – la destruction brutale du système capitaliste, miné de l’intérieur par ses propres contradictions, comme une vieille chaumière vermoulue – est le mythe récurrent de la pensée marxiste. On se dépêche de l’exhiber promptement, revêtu d’habit clinquants, à chaque crise du capitalisme. Revoilà Marx réexpliqué dans la presse magazine, mis à l’honneur des têtes de gondoles à la FNAC ou Carrefour, défendu par des philosophes prolixes et bien-pensants dans les cercles culturels en deuxième partie de soirée.

Puis, la crise s’apaise. Les marchés se reforment, la consommation reprend. La classe politique se reprend à envisager l’avenir, un avenir tout sauf marxiste. La dictature du prolétariat en guise de fin de l’histoire, la réponse à nos interrogations ? Mais personne n’y pense, voyons ! Une solution est trouvée dans le libéralisme. L’on change les prérogatives de l’État, pas assez présent là, omnipotent ici. On renfloue certains secteurs. Bref : on aménage la société libérale.

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Marx peut attendre. Une autre crise, plus sévère, peut-être ; la chute des États-unis d’Amérique, sûrement ; mais pas de grand soir. On a bien patienté 150 années. Toutes les solutions alternatives au système libéral ont tourné à la tragédie : tel est le miroir que nous tend le XXe siècle. Cela ne signifie pas que le libéralisme est la solution. Loin de là : c’est simplement le socle qui permet à une solution démocratique de s’épanouir. Mais la promesse n’est pas l’acte. Condition nécessaire, pas suffisante, diraient les matheux. Bien des sociétés libérales ont mal tourné, hélas ! alors qu’aucune société communiste n’a bien tourné – pas le moindre exemple à travers le monde et plusieurs dizaines d’expérimentations, jugées toutes plus prometteuses les unes que les autres.

J’ai regardé, comme des millions de Français, la série Apocalypse consacrée à la 2de guerre mondiale. Plusieurs choses m’ont frappé, mais je n’en citerai qu’une seule : la série se termine sur l’image d’une petite fille anglaise inscrivant The end sur une bombe allemande non explosée. La fin de quoi ? De la guerre ? On pouvait le croire il y a encore 20 ou 40 ans. On sait aujourd’hui que l’armistice n’était qu’une étape dans le long combat des démocraties libérales contre le totalitarisme. Hitler, Mussolini et Hirohito vaincus, mais Staline plus que jamais debout, pétant de santé et auréolé d’un prestige inimaginable. Voilà au sortir de l’armistice la nouvelle donne de l’univers. Et un Staline qui envahit, au nom du refus de l’impérialisme, l’Europe centrale et carpatique, imposant le talon de fer aux peuples à peine libérés ; une idéologie qui réussira à s’imposer, pour leur malheur, aux mouvements légitimes de décolonisation, en Asie ou en Afrique, et qui partout engendrera corruption, famines et déportations.

Était-ce cela, la paix rêvée ? Les démocraties, lasses d’une guerre sans nom, n’avaient sans doute pas les moyens de remettre le couvert contre les Soviétiques. Les faire passer pour des alliés contre le fascisme – en dépit de Rapallo, du pacte germano-soviétique, du dépeçage de la Pologne et de Katyn, autant d’évidences pourtant niées avec force – était pour nous, qui sommes de ce côté-ci de l’Europe, un moyen de relativiser notre propre impuissance (on n’ose dire lâcheté) face au communisme. Un gage de bonne conscience. Une paix précaire au lieu d’une troisième guerre mondiale.


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Telle était donc la situation au lendemain de la guerre : sûrement pas une paix satisfaisante, assurément pas The end comme la série Apocalypse voudrait nous le faire croire. Ou bien cela signifierait que nous n’avons rien compris. Comment ignorer aujourd’hui Orwell, Soljenitsyne, Chalamov, Furet, Revel ? L’aventure sans précédent du XXe siècle a commencé en 1914 pour s’achever, peut-être, en 1990, par la destruction – je n’écris pas la chute, terme évidemment trop passif – du Mur de Berlin, l’entrée du bloc de l’Est dans les démocraties libérales. Ou peut-être en 1999 par la défaite du régime rouge-brun du Serbe Milosevic. Ou peut-être encore dans une date à venir par l’effondrement de la Chine, victime du mariage contre-nature entre capitalisme et marxisme, ou encore la disparition de la menace islamique finalement éteinte par les démocraties.

Nos descendants sauront mieux que nous le dire avec la salutaire distance du temps écoulé. Et peut-être penseront-ils à nous comme les derniers témoins d’une Guerre de Cent ans – pas celle de la Pucelle Jeanne, hélas, mais bien celle de la plus terrifiante période de l’humanité : celle du Siècle des Ombres.

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