mardi 27 avril 2010

Les aventures de Chtiouchtiouchtiou et Dadada

« Salut, con. Il fait beau, aujourd’hui, con. Ce matin j’ai pris le bus, con, il était en retard, con !».

« Con » est une insulte assez vulgaire, c’est vrai. Mais le personnage qui vous dit cela ne vous veut aucun mal : probablement originaire d’une région du sud, du côté de Toulouse ou Carcassonne, il souhaite simplement souligner l’intérêt de sa déclaration. « Con », dénué de toute valeur injurieuse, est ici une sorte de virgule audible, un point d’exclamation parlé, une façon de ponctuer un discours que l’on veut familier et même affectueux. Autant prévenir les touristes : visiteurs du Languedoc-Roussillon ou de Midi-Pyrénées, ne voyez nulle offense dans l’emploi de ce terme par les indigènes. Sauf si, naturellement, l’on vous traite de « con, con ».

Roumains, avez-vous vos propres tics de langage ? Il m’est arrivé de le penser. A tort, mais j’avais mes raisons. Cela remonte à mes premiers contacts avec vous. Il suffisait que je me mette à parler ; aussitôt, mon interlocuteur lâchait un son bizarre, semblable au tir d’un sniper muni d’un silencieux : « chtiou ». Le murmure lapidaire et sans réplique d’un piston coulissant dans sa chambre.

Vaguement interloqué par cette réaction saugrenue, mettant l’événement sur quelque défaut d’audition, j’affectais l’indifférence et poursuivais ma phrase. Mais alors, j’avais droit à un doublement du phénomène : « chtiouchtiou ».

Le doute n’était plus permis. L’homme qui chuintait d’une façon si insolite paraissait pourtant mentalement sain, en pleine possession de ses moyens et nullement atteint de phtisie.

Ma persévérance à terminer mon discours me valait la saisissante image sonore d’un Orient Express lancé vers Constantinople : « chtiouchtiouchtiou ! ».

« Étrange tic de langage, assurément », exprimais-je alors in petto. Quel naïf ! La vérité était que chtiouchtiouchtiou et sa variante dadada voulaient me hurler l’inutilité de mes dires, la futilité de mes paroles, pire : l’insignifiance de ma pensée. Ce que je disais était déjà connu. Ce que j’allais ajouter n’en valait pas la peine. Mes éventuelles conclusions ne valaient même pas le prix de la salive nécessaire à leur formulation.

Car un jour, j’appris que « ştiu », c’est « je sais ». Et ce jour-là, tout s’éclaira : les divers Roumains avec qui je croyais avoir discuté n’étaient ni victimes de troubles de l’élocution, ni sous le coup d’une pleurésie tenace, mais bardés d’une certitude sans faille. Celle de posséder la parfaite connaissance de ma pensée avant même que les mots ne soient formés dans ma tête. Aussi, dès le début d’une phrase, mon intention était cernée, l’on anticipait les termes, mes arguments ; l’on voulait m’épargner la fatigue de longs exposés, de raisonnements choisis, de conclusions raisonnées. Un excès de complaisance, doublé de la conviction en béton armé que je ne pourrai rien déclarer qui ne fût déjà parfaitement connu. En bref, on me faisait gentiment sentir que mon opinion ne valait rien, que dalle, nimic.

Ştiu. Des sommets de son orgueil, le petit malin affirme qu’il sait. Quel que soit le sujet abordé. Un impératif : ne pas avouer son ignorance. Ignorer, c’est courber l’échine. Un corollaire : ne pas poser de questions. Pourquoi demander, puisque je sais déjà ?

Dadada. Ouiouioui. Surtout ne jamais paraître surpris. Règle de vie : rien de ce que tu pourras dire ne me prendra en défaut. Et même si d’aventure tu m’apprenais quelque chose, du moment que les mots ont heurté mes tympans, j’en sais autant que toi. Donc : dadada.

Le procédé, on l’aura compris, est parfaitement insupportable. Et tout à fait contreproductif. Hélas, même leur petit jeu éventé, les adeptes du stratagème persévèrent. Certains apportent même quelques variantes. En voici deux ; la dernière comporte elle-même deux versions.

Ainsi, la tactique du répété assuré. Il s’agit d’être attentif aux mots importants (ou perçus comme tels) d’un discours, et de les répéter aussitôt d’un ton résolu. Même si on ne les comprend pas, peu importe. Confronté à ce qui lui paraît être un expert du domaine, l’orateur, médusé, perd son assurance et se réfugie in fine dans le mutisme – le but recherché.

L’esquive, version la noi. Quand l’échange commence à sentir le roussi, se référer à un événement domestique (et connu de moi seul) permet de couper court. Cette manœuvre commence toujours par les mots « la noi », ce qui veut dire : « chez nous ». Dépossédé de la connaissance du sujet traité, le discoureur est forcé au silence. Imparable.

L’esquive, version gluma (blague). Coincé par une question en retour à ses interventions, le petit malin a pensé à tout. Double avantage : une bonne blague lui permet à la fois d’esquiver l’écueil sans perdre la face, et de placer les échanges sur un terrain qui lui sera, cette fois-ci réellement familier.

Voici, pour rendre l’image d’une discussion avec un petit malin de Roumanie, à quoi pourrait ressembler une tentative de déclamation d’un poème de Paul Verlaine.

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne (ştiu)
Blessent mon cœur (da)
D'une langueur
Monotone.
Tout suffocant (dada sufocant)
Et blême, quand
Sonne l’heure, (hora, ştiu)
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure, (dadada !)
Et je m’en vais
Au vent mauvais (« mové », dada ştiu !)
Qui m’emporte
Deçà, delà
Pareil (ştiu da ştiu !) à la
Feuille (dada ştiu ştiu ştiu !!) morte.

Pour reprendre la main, cette démolition en règle peut être suivie par la variante la noi :
La noi, la toamna… (suit une discussion animée sur diverses considérations météorologiques locales, bien entendu sans le moindre rapport avec le texte).

A moins que l’on lui préfère la variante gluma :
Très drôle ton histoire. Décidément, ces Français ne comprennent rien à la rigolade. Je pense que vous êtes jaloux.

Ce à quoi je réponds : da, da. Ştiu, con.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

j'ai lu plusieurs de vos articles sur le web, je trouve vos réflexions plutôt pertinentes mais en même temps je ressens un ton d'agaçante supériorité que je déplore...vous avez bien saisi la façon d'être des Roumains mais la critique venant de la part de quelqu'un qui partage la vie d'une Roumaine, ce fait me semble dérangeant (je parle en connaissance de cause, moi Roumaine, mon conjoint Français, toujours prêt / près de critiquer les Roumains). Vous avez une belle plume, un style, ce serait plus sympathique de l'employer plus joliment :-)

Alain Chotil-Fani a dit…

Chère Anonyme,

Vous écrivez : "vous avez bien saisi la façon d'être des Roumains mais la critique venant de la part de quelqu'un qui partage la vie d'une Roumaine, ce fait me semble dérangeant". Serait-ce à dire que, afin de ne pas vous "sembler dérangeant", la pertinence que vous me prêtez devrait être mise en sourdine par le fait de ma vie privée ? Au rebours, accepteriez-vous sans broncher des "critiques" de la part de quelqu'un complètement ignorant de ce pays ? Je suis sûr que ce n'est certainement pas cela que vous vouliez dire. Je précise qu'il n'est absolument pas mon propos de "saisir la façon d'être des Roumains" ; bien présomptueux celui qui se fixerait un objectif si vaste et si vague. Vous avez dû noter que j'emploie la première personne ; mes chroniques sont, de ce fait, des témoignages, qu'il faut considérer comme tels.

Vous "ressentez un ton d'agaçante supériorité", dites-vous. Rassurez-vous, je n'en possède aucune. Mes articles teintés d'ironie concernent aussi bien les Français, voire ma personne. Une lecture attentive aurait dû vous mettre la puce à l'oreille. Ce travail s'inscrit dans une certaine tradition littéraire (avec des fortunes diverses : Pierre Daninos et ses "Carnets du Major W. Marmaduke Thompson", Jean-François Revel avec "Pour l'Italie" et "En France", Ted Stanger et ses "Sacrés Américains" et "Sacrés français ", Stephen Clarke avec "A year in the merde", etc.). Je vous assure que ce que l'on peut lire sur la France dans ces quelques livres touche à une rare férocité, sans pour autant faire scandale.

"Vous avez une belle plume, un style, ce serait plus sympathique de l'employer plus joliment :-)"

Vous savez, j'ai écrit deux livres, publié plusieurs articles et mon nom traîne au bas d'une certaine quantités d'articles sur l'internet, dont je renonce à faire le compte. J'ose donc formuler l'hypothèse que ma plume et mon style sont déjà bien employés par ailleurs. Vous aimez mon style ? Lisez par exemple http://musicabohemica.blogspot.com, ou encore http://souvenirsdescarpates.blogspot.com, sur la musique roumaine. Un travail sur l'art musical de votre pays dont à ma connaissance il n'existe pas l'équivalent en langue française. Quant à mon premier site sur Enesco (http://pagesperso-orange.fr/alain.cf/enescu/index_bis.htm), il remonte à exactement dix années. C'était à l’époque, le seul en français à vanter les mérites du grand musicien.

Eh oui, l'auteur de cet article si "agaçant" est aussi l'un des plus assidus avocats de votre culture. Il faudra vous faire à cette idée, chère Anonyme.

Anonyme a dit…

Merci d'avoir répondu.