samedi 10 avril 2010

The Ghost Writer - L’homme et son fantôme



Roman Polanski est-il un grand cinéaste ? Sans aucun doute. Mais après avoir utilisé un adjectif aussi plat que « grand », je me dois de compenser cette banalité par une justification dans les règles.

Dans son dernier film, un jeune écrivain britannique (Ewan McGregor) est chargé de réécrire la biographie d’un premier ministre anglais à la retraite (Pierce Brosnan). Le précédent nègre – en anglais, « écrivain fantôme » - est mort l’on ne sait trop comment : accident ? suicide ?

Les entretiens du nouveau ghost writer et de l’homme politique se déroulent sur une île au large de New York. Là, dans une vaste villa moderne et inquiétante, l’ex prime minister a installé son staff. Au fil de son enquête biographique, l’écrivain met à jours des contradictions, qui le mèneront au cœur d’intrigues politiques compliquées - jusqu’à la découverte d’une incroyable vérité.

L’on ne trouvera pas ici l’histoire du film en détail. Quel intérêt de vouloir plaquer des mots sur une telle leçon de cinéma, précisément conçue pour être vue ? Il y a longtemps que le grand écran ne nous avait plus proposé une oeuvre d'une telle perfection artistique.

L’intrigue installe en douceur mais sans complaisance la sensation de malaise qui étreint le personnage principal. A peine croit-il maîtriser les événements qu’il bascule dans de nouvelles péripéties. Cette course à l’abîme très polanskienne rappelle celle de la Neuvième porte. Le spectateur, témoin du questionnement du héros, l’accompagne dans cette quête mortifère.

Et pour parvenir à ce résultat, Polanski sait filmer les choses sans importance, les petits riens qui justement donnent du relief au récit. L’hésitation des employés du bateau face à une voiture abandonnée, le vain acharnement du jardinier confronté au vent éparpillant les feuilles, le bref embarras du héros à faire coulisser la poignée de sa valise : autant de détails sans importance et d’une très grande force. Sans importance, car les supprimer ne modifierait en rien l’intrigue. D’une très grande force, car leur présence donne justement son intérêt à la narration. Enlevez-les, et le film devient juste bon, voire banal, venant grossir la masse de ces innombrables séries américaines qui peuplent les heures de grande écoute.

Conservez-les comme l’a voulu Polanski, et le film est irremplaçable, unique. Quel autre cinéaste est encore capable d’illustrer avec un tel soin de l’ordinaire une histoire précisément extraordinaire ?

Ce résultat est obtenu sans pathos, sans affect, de façon très naturelle. Polanski montre à quel point il est capable de filmer des scènes où, virtuellement, il ne se passe pas grand-chose. Que ferait un réalisateur moyen ? Des gros plans, une musique angoissante, des séquences hachées. Un montage d’où le doute et l’embarras seraient absents, où chaque sentiment serait souligné au crayon gras, imposé au spectateur. Une sorte de jeu télévisé où le public serait invité à applaudir, huer ou sangloter selon les pancartes qu’on lui présenterait.

Rien de tel chez Polanski. Son cadrage sans fard présente les choses telles qu’elles sont. Aucune recherche de spectaculaire. Aucune musique tonitruante. Et le résultat parle pour lui : on sait gré au cinéaste de faire confiance à l’intelligence de ses spectateurs.

La technologie tient un rôle particulier dans l’intrigue. Les objets inanimés ont-ils une âme électronique ? L’on ressent, de la part du cinéaste, de l’ambivalence envers une certaine modernité qui nous aide et nous moucharde en même temps. Un numéro de téléphone portable, laissé par le nègre décédé, met involontairement le héros en relation avec un personnage inattendu ; le GPS habité par une volonté propre qui mène le jeune homme vers une curieuse destination ; Google au courant des relations troubles de certains protagonistes avec les milieux industriels et militaires.

A travers cette manifestation technologique, le nègre mort recommence sa propre enquête. Le jeune homme incarne sa volonté défunte. Le ghost writer réalise en quelque sorte l’accomplissement d’un écrivain fantôme. Le titre du film désigne dès lors les deux personnages, le vivant et le mort, soumis aux mêmes tentations et mus par des forces qui les dépassent.

Mais Polanski se moque aussi des clichés technologiques qui usent jusqu’à la corde le cinéma commercial. Un document est protégé par mot de passe ? Le héros tape au hasard quelques touches. Comme on l’a vue et revue, cette scène idiote où un inconnu parvient à découvrir en trois tentatives un password mystérieux, en essayant successivement le nom de la maman, des enfants ou du chien du propriétaire. Très fugitivement, l’on se plaint de voir Polanski tomber dans ce travers.

Pensez-vous ! Non seulement il l’évite mais il se moque encore de nous en faisant retentir une alarme que nous identifions aussitôt comme liée à la tentative d’intrusion, alors qu’il n’en est rien.

Un mot des acteurs. Ewan McGregor fait oublier ses mauvais films pour apparaître aussi remarquable de nuances et de naturel que dans Le rêve de Cassandre, dirigé par Woody Allen. L’on se félicite que Hugh Grant, à l’origine prévu pour le rôle, ait déclaré forfait. Pierce Brosnan incarne à merveille le double de Tony Blair, féru d’exercices physiques, de footing et de tennis, et fidèle toutou des Etats-Unis de George W. Bush. L’actrice dramatique Olivia Williams donne toute sa finesse ambiguë à l’épouse du ministre. Kim Cattrall est impeccable en carriériste de l’ombre. Tous les seconds rôles sont aussi marquants que des personnages côtoyés dans le réel : encore la preuve que Polanski sait comment filmer ces fragments de vie qui font tant la différence.

La situation mise en scène étonne par sa vraisemblance : un premier ministre britannique convoqué devant la Cour Internationale de Justice de La Haye pour avoir autorisé des tortures mortelles. Ainsi, l’outil de lutte contre les pires régimes se retourne contre ceux qui justement l’ont mis en place. Toute la question de la critique démocratique est contenue dans cette hypothèse : qui suis-je, si j’emploie les mêmes méthodes que le monstre que je prétends combattre ?

Mais elle étonne aussi par son invraisemblance. Une « taupe » d'une puissance amie au plus haut niveau de la politique anglaise ? Les méchants américains, coupables d’avoir mis le Moyen-Orient à feu et à sang à cause du lobby militaro-industriel ? Et, juste avant la fin (mémorable séquence où un billet passe de main en main), pourquoi ce geste bravache et inutile du jeune écrivain ? Un individu ordinaire n’aurait vraisemblablement pas pris un tel risque après avoir découvert l’ultime secret de l’histoire.

Peu importe. Là n’est pas le sujet du film. Il reste celui d’une quête, pas d'une question du bien ou du mal qui n’intéresse pas Polanski. Son cinéma est intelligent, bien filmé, parfaitement dirigé. Le cinéaste n’a rien perdu de sa maîtrise, bien au contraire. Il prouve que le 7e Art se passe fort bien d’extra-terrestres à la peau bleue ou aux allures de crevettes, de cataclysmes géants, de pseudo-psychologie fastidieuse, de social, d’érotisme facile, de 3D, d’effets de zoom et de musique tapageuse.

Qui, après Roman Polanski, saura encore servir de cette manière le cinéma ? Se poser la question, c’est déjà comprendre à quel point il est grand.



The Ghost Writer, sorti le 3 mars 2010
Réalisé par Roman Polanski

Avec Ewan McGregor, Pierce Brosnan, Olivia Williams, Kim Cattrall, Timothy Hutton, Tom Wilkinson, etc.
Sur un scénario de Robert Harris et Roman Polanski, d’après l’œuvre de Robert Harris

Directeur de la photographie Pawel Edelman
Monteur Hervé De Luze
Chef décorateur Albrecht Konrad
Costumière Dinah Collin
Compositeur Alexandre Desplat
Directrice du casting Fiona Weir

Voir détails sur http://www.allocine.fr/film/casting_gen_cfilm=132406.html



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