vendredi 2 avril 2010

Imediat


Je commande un café. « Imediat », dit la serveuse, qui disparaît aussitôt. Et puis j’attends. Trois, six, huit minutes. Rien ne vient. A l’accoutumée dans les bars de Roumanie, la sono déverse un flot d’inepties consternantes. Personne, pourtant, ne semble dérangé. Le grand écran qui tapisse un mur entier alterne clips idiots et talk-show filmés à la hache. Quelques tables nimbées de fumée festoient lourdement autour de bières goulûment englouties.

Las de cette ambiance déplaisante, et vaguement inquiet du temps nécessaire à remplir une simple tasse de café, je me mets à tendre le cou pour comprendre ce qu’il se passe. La jeune femme, me dis-je, ne doit pas être bien loin, affairée par ma commande. Est-elle employée à mettre en marche quelque complexe appareil de torréfaction ? A dénicher dans la réserve le meilleur cru d’un moka lointain pour mieux me complaire ? A moins qu’elle se soit astreinte à polir, avec force attention, quelque vaisselle de marque destinée à flatter mon bien-être…

Pensez-vous donc ! Je la trouve en définitive benoîtement accoudée au comptoir, le regard dans le vide, ondulant vaguement, et à son probable insu, au rythme de la musique dont le lieu est saturé. Je hèle de la main, insiste gentiment. Et mon café ?

« I-me-diat », reprend-elle d’un air agacé en laissant traîner les syllabes. Ayant repris triplement conscience de mon existence, ma commande et sa profession, elle daigne enfin se mouvoir d’une allure empâtée vers le percolateur, actionne le bouton et vient me délivrer d’un geste blasé le breuvage convoité. Me voilà catalogué comme emmerdeur de première classe, vraisemblablement doublé d’un impatient chronique. Que voulez-vous, j’ai mes faiblesses ; et j’ose incliner à penser qu’un serveur est là pour servir.

Entendons-nous bien ! Ce n’est pas tant l’indolence du service qui heurte. Après tout, en Roumanie comme dans bien des pays, on ne se bouscule pas pour tout et à tout propos, et l’on ne se sent pas obligé de répondre aux commandes à la vitesse de l’éclair. Les langueurs parfois agaçantes du temps social sont aussi des éléments de son charme, surtout pour un touriste qui peut se permettre de se poser et s’abandonner aux charmes nonchalants d’un farniente contemplatif.

Le problème est ailleurs : il est dans la promesse non tenue d’un service express. Que dis-je, express ! Empressé, fulgurant, mieux encore : instantané. Car pour nous, Français, là est précisément le sens du mot « imediat ». Quand j’annonce agir « immédiatement », cela signifie que j’abandonne sur le champ tout ce que j’étais en train de faire pour me consacrer dare-dare à ma nouvelle tâche. Oubliés pour un instant, enfants, épouse, maîtresse, vieux parents, amis et ennemis, considérations politiques, charnelles, sportives ou financières, tracas professionnels, créances, dettes, interdits religieux, douleurs mentales et physiques, mur de feu, bras de mer, handicaps, dépression, ivresse. Le moindre de mes gestes se veut rapide, utile, efficace ; « immédiatement », cela signifie l’urgence, l’impératif, l’instantanéité. Opération commando ! Mission coup de poing ! Zéro délai ! Le temps pour la flèche de quitter l’arc pour la cible, ou pour le Pape de démentir une rumeur pédophile.

Vous voulez énerver à la folie un Français ? La recette est simple. Dites-lui que vous vous occupez de lui « immédiatement ». Et ensuite restez là, les bras ballants et le visage inexpressif. Vous le verrez alors travaillé par un doute croissant et destructeur : me suis-je bien fait comprendre ? Ai-je bien saisi la réponse ? Dois-je répéter, au risque d’être malpoli ? Ou faut-il attendre ? Mais alors combien de temps encore ? Les mots ont-ils réellement quitté ma bouche ? La réponse véritablement heurté mes tympans ? Ai-je affaire à un fou, à moins que je sois moi-même fou ? Aurais-je été happé par un vortex temporel, une dimension autre ?

Mais sachez, une fois qu’il aura compris la façon roumaine de considérer l’« imediat », qu’il saura s’en souvenir ; soulagé de ne pas être atteint du syndrome d’Alzheimer, l’ami français ne se privera pas de se répandre avec force rires gras, une fois revenu au pays, sur votre curieuse manie d’être vif et prévenant. Encore un travers, hélas, pour votre peuple…

Comme quoi imediat est un faux ami. Sa traduction serait plutôt, au choix des circonstances : c’est noté, je prends acte, tout à l’heure, j’y pense, je vais m’en occuper, la prochaine fois que je vais par là, pourquoi pas, OK, tantôt, faudra que je m’en souvienne, si ça me chante, encore un qui veut ça, bientôt, oui, j’ai entendu, certes, aujourd’hui, dans un certain temps, avant la fermeture, eh bien t’attendras, je te rajoute en fin de liste.

Ou peut-être aussi : « cause toujours ».

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