samedi 3 avril 2010

Peur bleue

Pour caractériser un effroi irrépressible, l’épouvante primale devant un phénomène paniquant, nous avons une expression bizarre : la peur bleue.

Quand je m’efforce d’évoquer le souvenir d’une peur bleue, une image s’impose aussitôt. Une route de campagne à l’Est de Bucarest. Le ciel est dégagé, le paysage serein. Je conduis en bon père de famille, l’oreille agréablement flattée par la voix chaude de Tudor Gheorghe. Et puis, dans mon rétroviseur, à l’horizon, un éclair lumineux. Qu’est-ce que c’est que ça ?

Deux secondes plus tard, le même éclair – mais à une distance beaucoup plus courte. Tous mes sens sont en alarme : je prends conscience qu’un bolide lancé à une allure cauchemardesque me fonce en plein dessus. Il s’agit d’une énorme auto de marque allemande, filant droit comme une locomotive prise de démence. Ses appels de phare ne laissent planer aucun doute sur ses intentions. La route est à elle ; il faut lui laisser le chemin libre.

Or l’espace est compté : la chaussée est étroite, pas d’aire de repos, seul un semblant de voie d’arrêt d’urgence pourrait faire office de lieu de garage. Mais voilà : il est déjà occupé. Gamins, babas portant des fardeaux, oies, chariots, vendeurs ambulants, monceaux de pastèques, toute la vie populaire roumaine s’est donnée rendez-vous sur le bas-côté. Vais-je donc estropier un gosse, ou pire encore, pour permettre à un imbécile motorisé de filer son train d’enfer ?

C’est un risque que je refuse de prendre. Tout en me déportant autant que faire se peut sur la droite, j’entreprends d’alerter mon poursuivant par une série d’appels de freins.

Or l’excité du volant est presque sur moi. Je vois l’énorme auto allemande osciller entre les deux bords de la chaussée, hésitant entre un ralentissement et un dépassement à l’aveugle, un coup à gauche, un coup à droite. Finalement, beuglant de toute la puissance de ses klaxons et avec force appels de phares, il freine en catastrophe, me colle au train, voulant m’obliger à accélérer.

Or s’il y a un jeu que je refuse de jouer, c’est bien celui des cinglés du bitume. L’autre a beau s’époumoner, il attendra. Je n’ai pas traversé l’Europe pour commettre un crime ou me retrouver pour le restant de mes jours cloués à une autre voiture – une petite, avec deux roues.

Le chauffard, ivre de rage, entreprend finalement une queue de poisson périlleuse, prenant le risque insensé de percuter un piéton ou un véhicule venant en sens inverse. Il se rabat sans ménagement sur la droite, frôlant de nouveau ma voiture qu’il aurait sans doute heurtée si je ne m’étais attendu à ce genre de réaction.

Son intention était claire : fracasser mon auto, écraser l’importun comme on se débarrasse d’une blatte. Je le vois disparaître à l’horizon, avec ses vitres fumées et sa plaque d’immatriculation bucarestoise, remontant avec rage les rapports pour libérer les centaines de chevaux de son moteur surgonflé ; je crois l’entendre fulminer de m’avoir raté.

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Je ne compte plus, hélas, des histoires comme celle-ci vécues sur vos routes. Dois-je le dire ? Elles sont sillonnées d’imbéciles sans scrupules. La grosse bagnole donne tous les droits, inspire à son chauffeur un mépris exorbitant, lui confère la pire des impunités. Un village, des gosses, du bétail : ralentir, mais vous n’y pensez pas ?

Et encore la situation s’est-elle un peu améliorée. A la fin du XXe siècle, un touriste transporté de l’aéroport d’Otopeni à la capitale avait la troublante sensation de s’être trompé d’avion pour atterrir à Calcula. La route défoncée était encombrée de taxis zigzaguant pour éviter aussi bien crevasses que chariots sans âge. On avait la surprise de les découvrir tirés par des haridelles ornées d’un tissu rouge, mollement guidés par des gaillards au teint basané. A chaque arrêt l’on se faisait aborder par des gosses morveux et au regard déchirant, mendiant au beau milieu des carrefours quelques piécettes d’une dérisoire valeur. L’on notait un grand nombre de chiens sans collier ; une part non négligeable d’entre eux gisait, à même le bitume, pourrissant au redoutable soleil des Balkans.

Oui, telle était la première image que votre pays offrait aux yeux étrangers. Misère, crasse et puanteur. Ce à quoi je dois ajouter : l’absence de toute loi. La route offerte aux plus gros, l’impuissance de la police : les deux choses sont parfaitement équivalentes.

Retour de balancier : après la brutalité inouïe de l’État, l’ignominie d’un monde sans règles.

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