mardi 1 juin 2010

Jocul Ultimatumului

...Sau o experienta care arata ca simtul justitiei ar putea fi universal, mostenit prin gene sau prin cultura (inca nu se stie cum)

Ii zice ultimatum pentru ca nu se face decat o singura oferta, totul sau nimic. Doi jucatori, A si B. Unul din ei , A, primeste o suma de bani, 10€ sa zicem. Ambii jucatori cunosc suma. Jucatorul A trebuie sa propuna o parte din bani jucatorului B care, in functie de cat i sa propus, poate sa accepte sau sa refuze. Daca accepta, fiecare isi pastreaza partea, daca refuza, toti cei 10€ sunt pierduti.
Logica spune ca nu ar trebui sa existe refuz, oricare ar fi suma propusa tot e mai mult decat nimic.
Rationamentul logic ar fi urmatorul: A vrea profit maxim dar daca pastreaza toti cei 10€ B va refuza fiindca el nu castiga nimic asa ca toata lumea pierde. Daca pastreaza 9€ si propune 1€ lui B, acesta din urma a trebui sa accepte ca oricum si 1€ e mai mult ca nici unul. Predictia teoriei rationale este deci ca A pastreaza 9€ si ofera 1€ lui B.

In realitate lucrurile stau total diferit. Suma propusa e mai mica sau mai mare in functie de culturi (in SUA si slovenia se propune o medie de 5/5 in timp ce Israel si Japonia propun 4/6 etc)

Motivul e simplu: daca A propune o suma prea mica, B il va "pedepsi" refuzand oferta care i se va parea injusta. Pe de alta parte, A anticipeaza aceasta logica ceea ce il face sa propuna mai mult.
Studiile arata ca numai adultii autisti fac tranzactia 9€/1€.

Comportamentul lui B poate fi calificat de "irational" economic. Insa o asemenea reactie poate fi datorata evolutiei pentru ca tipul acesta de comportament poate fi benefic pe termen lung.

Alte studii au aratat ca la barbatii care refuza oferta testosteronul se gaseste in concentratii mai mari decat la cei care o accepta. Asta arata ce cei mai "barbati" sunt cei tolereaza cel mai putin ofertele injuste. Si cum hormonul asta e legat direct de comportamentul de mascul dominant, concluzia ar fi ca oferta e refuzata de teama pierderii unei pozitii sociale.

Pana la urma si economia e influentata tot de hormoni dar si de ... spiritul de turma ca in videoul de mai jos:

mercredi 19 mai 2010

Bilele paranormale

...care inving forta gravitatiei. Paranormalul functioneaza!

jeudi 22 avril 2010

Mélancolie française : le paradoxe d'Éric Zemmour

Mélancolie française, le dernier livre d’Éric Zemmour, arrive en rayons nimbé d’un épais nuage de soufre. Son contenu serait « explosif ». Diverses « petites phrases » de son auteur, jugées scandaleuses, ont alimenté la rumeur autour de ce lancement.

Je ne parlerai pas de ces dernières pour me référer uniquement au contenu de l’essai. Aurai-je enfin la clef de cet étrange mystère : une pensée fausse engendrant des conclusions si exactes ? Car là se trouve un paradoxe. Je regarde parfois Éric Zemmour à la télévision. Et sans que ses analyses politiques ne me séduisent, il m’arrive souvent de partager les conséquences qu’il en tire. C’est donc avec un certain effarement que je prends souvent acte de la pertinence de ses démonstrations, alors que les prémisses de celles-ci me paraissent tout aussi souvent contestables.

Mélancolie française est un essai dense. Le résumé ci-dessous tente d’en restituer l’architecture logique, en laissant de côté les innombrables développements qui en font aussi sa richesse.

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Chapitre premier : Rome. Depuis l’époque pacifique de la Gaule romaine, la France poursuit l’idée de réunir l’Europe autour d’elle. Les Capétiens, confrontés au protestantisme, inventent le pluralisme : désormais, le sens du sacré s’incline devant celui de l’État. A l’époque de Louis XIV, l’unité européenne sous tutelle française est presque complète.

Chapitre 2 : Carthage. Au même moment, l’Angleterre s’assure la domination sur les mers, au prix de plusieurs guerres avec la France. Celle-ci doit renoncer à son rêve de nouvel empire romain en abandonnant le nord de l’Italie. Son retard sur l’Angleterre est à la fois économique et politique. Seule la Révolution redonne à la France de nouvelles frontières à la mesure de son essor démographique.

Chapitre 3 : l’empereur. Napoléon poursuit le rêve des « nouveaux Romains » de la Révolution. Sa lutte avec les Anglais confronte deux conceptions du monde : libre-échange contre protectionnisme, mer contre terre. En 1815, l’Angleterre victorieuse obtient une France trop affaiblie pour être une menace, mais suffisamment forte pour contenir la Prusse.

Chapitre 4 : le chancelier. Au XIXe siècle, la France étend ses limites en Europe et outre-mer. Mais sa natalité est supplantée par celle de la Prusse dès 1812. L’Allemagne devient l’acteur de l’unification du continent. Après la défaite de 1870, la France prend son vainqueur comme modèle. L’alliance franco-russe se double ainsi d’un rapprochement avec l’Allemagne à la fin du siècle, contrecarré par l’Angleterre qui s’allie à la France au début du XXe.

Chapitre 5 : le Maréchal. Pétain a raison d’attendre les Américains en 1917 et tort de faire le même choix en 1940. Le pétainisme est un pacifisme. Après guerre, De Gaulle s’évertue à redonner un rôle de premier plan à la France, fût-ce au prix de la perte des dernières colonies. L’indépendance de l’Algérie, « Amérique de la France » signe le déclin du pays, aggravé sur le plan culturel par les États-unis et leur force financière.

Chapitre 6 : le Général. La gauche est historiquement divisée entre Révolution et pacifisme. Ce dernier courant nourrit la collaboration, restauration d’un empire romain contre les nouvelles Carthages « ploutocrates ». Le président de Gaulle entrevoit une alliance possible avec les Russes, brièvement réalisée en 2003 par Chirac contre l’intervention américaine en Irak. Rentrée dans le rang des défenseurs des droits de l’homme, la France fait aujourd’hui le choix impérial des États-unis.

Chapitre 7 : le commissaire. L’idée d’Europe unie n’est discutée par personne, même si la France s’y perd. La paix avec l’Allemagne résulte en premier lieu d’un épuisement des belligérants. L’Europe des Six était la France idéale, reproduisant les frontières de la Gaule romaine. L’agrandissement vers l’Est signifie l’affaiblissement de son influence. Pour balancer cette nouvelle union continentale, Sarkozy lance l’Union pour la Méditerranée. L’entente avec l’Allemagne n’est plus qu’un souvenir, au sein d’un Occident ayant perdu son rang en 2008.

Chapitre 8 : le Belge. Comme l’Empire romain, l’Europe est morcelée d’ethnies revendiquant – et obtenant – leur droit à la différence. Ainsi l’emblématique Belgique, « RDA de la France ». Une réunification avec les provinces belges francophones n’est pas impossible, si la France a les moyens de l’imposer à ses partenaires.

Chapitre 9 : la chute de Rome. Malgré l’analyse courante des chiffres officiels, la natalité française doit beaucoup à celle de ses populations d’immigration récente. Or, une intégration réussie passait jusqu’à une époque récente par les efforts demandés aux nouveaux venus, sur le modèle romain. L’empire romain est précisément tombé avec l’échec d’assimilation de ses derniers barbares. Et de nos jours, les règles de vie de l’Islam vont à l’encontre du modèle français. La France ayant renoncé à l’assimilation, le rêve d’une paix en Europe s’éloigne.

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Ce résumé très sec de Mélancolie française ne rend pas compte du foisonnement offert à chaque page du livre. Comme on l’aura compris, ce n’est pas un ouvrage d’histoire, mais le récit, étayé par des faits historiques, d’un pays voué au même déclin que le modèle dont il s’inspirait.

Ce pays programmé depuis mille ans pour donner la « paix romaine » à l’Europe devait rentrer dans le rang. (p. 35)

Pour Éric Zemmour, les pays ont une âme. On est frappé de relever, sous sa plume, les constantes entre la France du Mérovingien Clovis ou du Capétien Philippe Auguste, de Louis XV, des révolutionnaires, de Napoléon, Louis-Philippe, de la Restauration et du Second Empire, de la IIIe République, de Pétain, de Gaulle et des présidents jusqu’à Sarkozy – oui, toutes ces Frances-là sont intimement travaillées par le même grand dessein, toujours contrarié, celui de mener une union européenne sous leur tutelle ; et toutes ont tenté, à leur façon, de réaliser cette destinée ; et toutes sont frustrées de leur échec venant grossir ceux de leurs devancières. Autant dire que ces différentes Frances, observables au niveau des phénomènes historiques, sont un seul pays au sens platonicien : la France éternelle, évidemment idéale.

Il en est de même pour les autres grandes puissances. L’Allemagne s’incarne aussi bien dans la Prusse de 1815 que dans l’Empire de Bismarck, la République de Weimar, le IIIe Reich, l’ensemble RFA-RDA et enfin le pays réunifié. Le modèle français nourrit sa pulsion de domination continentale. L’idée sacrilège que ce même appétit intime s’impose à la nation hitlérienne ou sous la présidence d’Angela Merkel n’est pas un obstacle pour Éric Zemmour : son approche de la « montagne de neige » russe procède de la même logique. La Russie reste la Russie, qu’elle soit dirigée par Pierre le Grand ou sous l’emprise totalitaire des Soviets.

Ainsi, la « nation » - les guillemets s’imposent - primerait l’idéologie. A ceux que cela heurte, l’on rappellera que le Général de Gaulle ne professait pas autre chose.

Le rapprochement n’est pas fortuit. Zemmour inscrit nettement son analyse dans une perspective gaullienne. De Gaulle n’a-t-il revendiqué, en 1945, cette fameuse rive gauche du Rhin si chère à la France rêvée ? Un gaulliste aussi fidèle qu’Olivier Guichard a livré, dans son ouvrage Mon général (Grasset, 1980), cette nouvelle incroyable : de Gaulle reprenait à son compte la vieille obsession de l’Action Française, celle d’un retour aux Traités de Westphalie.

Pourquoi les Traités de Westphalie, cette victoire diplomatique de Mazarin en 1648 ? Notamment parce qu’ils affaiblissaient considérablement la puissance allemande, balkanisée en plusieurs centaines d’états minuscules. On comprend que l’idée ait séduit de Gaulle, incapable au lendemain de la guerre de comprendre la nouvelle donne géopolitique posée par le stalinisme. L’idée fixe secrète de la France d’Éric Zemmour n’est donc sans doute, par l’intermédiaire du Général, que le fantasme de Maurras et Bainville.

Car l’esprit de Charles de Gaulle plane sur Mélancolie française. Avec un bonheur variable. L’Europe de l’Atlantique à l’Oural n’était certainement pas une vision de l’après-mort du communisme, perspective sacrilège dans les années 1960. Ce projet devait constituer le pendant du retrait français de l’Otan, en 1966. Repousser les Américains devait nous ouvrir aux Russes. Idée héritée de l’Europe du XIXe – celle des nations – et inconcevable en pleine guerre froide : comment imaginer une seule seconde unifier l’Europe démocratique avec les dictatures communistes ? Avec quelles instances, quelle vision politique, quelles unions commerciales ? Le résultat de l’opération fut que le camp démocratique sortit affaibli alors que les Soviétiques se frottèrent les mains – sans, naturellement, octroyer ne serait-ce qu’un début de la contrepartie espérée.
Le parallèle avec la décision française de refuser l’engagement en Irak en 2003 est juste, mais mais pas pour les raisons avancées par Zemmour. Comme en 1966, la faille dans le front démocratique conforta la tyrannie, en Irak et ailleurs ; le soutien douteux et circonstanciel de Vladimir Poutine ne déboucha sur aucune espèce d’alliance entre Paris, Berlin et Moscou.

Zemmour suit le Général dans sa défiance envers les Américains, « médiocres guerriers mais riches en dollars » (p. 124). Leur art s’impose par « l’alliage rare de talents exceptionnels et de puissance commerciale et financière » (p. 133). On aimerait rappeler que « la puissance commerciale et financière » n’est pas un produit naturel extrait du sol américain, que les « talents rares » peuvent s’exprimer outre-Atlantique quand nos propres artistes supportent, encore, dans les années 1960, la censure d’état. Quand les Américains sortent 2001, Odyssée de l’espace, les Français se pressent pour voir Le gendarme se marie.

Éric Zemmour, enfin, estime que de Gaulle « écrivait comme Chateaubriand ». Est-ce que Chateaubriand aurait osé écrire : « J’ai entamé le processus régulier nécessaire… » ? Ou encore : « la dégradation de l’Etat entraîne infailliblement l’éloignement des peuples associés. » Sait-on quelque chose de plus laid que cet « infailliblement l’éloignement » ? Ou encore le début des Mémoires : « Petit Lillois de Paris, rien ne me frappait davantage que le symbole de nos gloires : nuit descendant sur Notre-Dame, majesté du soir à Versailles, Arc de triomphe dans le soleil, drapeaux conquis frissonnant à la voûte des Invalides ». Ces quelques exemples sont tirés du Style du Général, de Jean-François Revel. Fermons cette parenthèse dont le seul mérite est, peut-être, d’insister sur l’admiration que l’écrivain porte sur l’homme d’État – sincère et, sans doute, trop encline à l’indulgence.

L’Europe des Six correspond exactement à la France rêvée par mille ans de rois et d’Empereurs (p. 173).

Si ce rêve était celui des régents – ce que je ne pense pas, mais je laisse ce point de côté – était-ce réellement celui des Français ? Cette mélancolie française trouverait son origine, selon Zemmour, à la fois dans le souvenir d’une Rome apaisée et pourtant détruite, et dans l’illusion d’un rôle majeur toujours à portée de la France mais jamais endossé. Or, la culture de masse ne s’irrigue pas aux sources de tous les faits historiques, aussi prestigieux soient-ils.

La charge émotive de ces événements diffère, naturellement, selon l’âge et l’expérience des interlocuteurs. Qui se déclare aujourd’hui indifférent à l’engagement en Afghanistan, qui osait proclamer sa neutralité face aux opérations militaires au Kosovo ? Pas grand monde. Au rebours, par exemple, des accords de Munich, entrés dans l’histoire – c’est-à-dire dans les livres d’histoire.

On comprend à le lire qu’Éric Zemmour, lui, est toujours concerné par ces événements maintes fois séculaires. Pour lui, cette distinction ne joue pas. Sa vision des traités de Westphalie, événement « muet » pour la majorité d’entre nous, reste passionnelle – actuelle. Non qu’il faille nier les conséquences de ce traité sur le monde d’aujourd’hui, là n’est pas la question. Ces conséquences existent sans le moindre doute, sinon enseigner l’histoire n’aurait aucun sens. Mais qu’il faille se sentir concerné par la teneur de ces traités, au point de se féliciter ou de s’en plaindre en tant que Français, là est précisément l’originalité d’Éric Zemmour. Il en parle comme d’autres parleraient du refus de participer à l’invasion de l’Irak. Sous sa plume, les Français ont voté non à l’Europe en 2005 pour punir Giscard d’avoir brisé un tabou : celui d’avoir révélé, dès le début de son septennat en 1974, que la France n’était plus une grande puissance. Il tombe dans le travers de son érudition, s’imaginant partager avec tout un chacun sa culture historique et sa mémoire politique.

L’auteur de Mélancolie française aime la France, mais toute la France, avec ses réussites et ses échecs, par-delà les régimes politiques et les âges. La Révolution est un bloc, disait Clémenceau. Pour Zemmour, la France est un bloc.

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Curieusement, en parlant de nostalgie, l’auteur rejoint d’autres formes de pensée courantes à l’étranger. L’idée d’une Grande France ? Sur des critères historiques ou mythiques, d’autres nations cultivent encore l’illusion d’une Grande Serbie, d’une Grande Croatie, d’une Grande Roumanie. Cette liste (évidemment non exhaustive) nous rappelle combien ce qui nous semble saugrenu ne l’est pas forcément pour des pays d’où toute réflexion politique a été bannie pendant des décennies.

Le souvenir mythique d’un âge d’or travaille aussi l’Islam. Califat de Cordoue, terre des Omeyyades, ce pays de cocagne où toutes les confessions vivaient en paix, cités d’art et de science : image encore vivace de mille et une nuits dans les jardins d’Espagne. Les premiers âges du Jihad menèrent les troupes musulmanes à Poitiers. Plus de mille ans plus tard, on les retrouve encore à l’Est, assiégeant Vienne. Cette Europe tellement convoitée et jamais conquise, porteuse de la promesse d’un nouvel al-Andalus où couleraient le lait et le miel, n’est-elle pas aussi la projection d’une mélancolie de l’Islam ?

Ouvrons le Précis de décomposition. « Toute nostalgie est un dépassement du présent. Même sous la forme du regret, elle prend un caractère dynamique: on veut forcer le passé, agir rétroactivement, protester contre l’irréversible. La vie n’a de contenu que dans la violation du temps. L’obsession de l’ailleurs, c’est l’impossibilité de l’instant ; et cette impossibilité est la nostalgie même.
Que les Français se soient refusés à éprouver et surtout à cultiver l’imperfection de l’infini, n’est pas sans avoir un accent révélateur. Sous forme collective, ce mal n’existe pas en France : le cafard n’a pas de qualité métaphysique et l’ennui est singulièrement dirigé. Les Français repoussent toute complaisance avec le possible ; leur langue même élimine toute complicité avec ses dangers. Y a-t-il un autre peuple qui se trouve plus à son aise dans le monde, pour qui le chez soi ait plus de sens et plus de poids, pour qui l’immanence offre plus d’attraits ? »

Cioran, tout comme Zemmour, nous parle à la fois de nostalgie et de la France. Mais pour les opposer. La nostalgie, cette « culture de l’imperfection de l’infini », n’existe pas chez nous sous forme collective : c’est bien pourquoi la forme individuelle cultivée par l’auteur de Mélancolie française la rend si rare, et si incongrue. Les références à nos grandeurs et erreurs passées s’arrêtent, en général, à la Révolution, ou tout du moins à sa version kitsch et simpliste. Plus loin dans le temps, on ne voit plus guère que le mythe de Jeanne d’Arc, symbole récupéré par maints courants populistes – celui de Jean-Marie Le Pen n’étant pas le premier – et de la sorte auréolé d’une douteuse radioactivité.

Mais le discours d’Éric Zemmour ne cherche pas à glorifier un âge d’or révolu. Son propos vise un certain renoncement : nier ce passé inaccompli, n’est-ce pas aussi oublier ce qui fait notre exception ? Et l’oubli ne précède-t-il pas l’abandon des fruits de cette histoire ?

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Dans son rapport à la nation, la France est unique. Les étrangers, souvent, attirent notre attention sur ce fait. Le Polonais Witold Gombrowicz, fuyant le nationalisme imbécile, s’émerveillait : « Un Français qui ne prend rien en considération en dehors de la France est-il plus français ? Ou moins français ? En fait, être français, c’est justement prendre en considération autre chose que la France. » (Journal 1957-1960, Denoël, 1976, p. 25)

Emmanuel Levinas, naturalisé français dans sa 24e année, partageait cette fascination : « la France est un pays où l’attachement aux formes culturelles semble équivaloir à l’attachement à la terre ».

Et Alain Finkielkraut, dans sa Défaite de la pensée (Gallimard, 1987), commente : « … Lévinas lui-même est devenu français par amour pour Molière, pour Descartes, pour Pascal, pour Malebranche – pour des œuvres qui ne témoignent d’aucun pittoresque, mais qui, prenant en considération autre chose que la France, sont des contributions originales à la littérature universelle ou à la philosophie ». Et Finkielkraut ajoute aussitôt : « Cet idéal est aujourd’hui en voie de disparition ».

Le soupçon de passer pour d’horribles chauvins nous intime de taire cette qualité typiquement française. Le refus du volksgeit allemand, l’ouverture vers l’universel, sont pourtant des héritages de ce siècle des Lumières que nous aimons tant.

Éric Zemmour, cependant, ne trouve pas auprès des philosophes du XVIIIe la source de cette originalité. Il faut pour cela remonter à la cause première, la rechercher dans la situation géographique de notre pays. L’incipit de Mélancolie française : « La France n’est pas en Europe ; elle est l’Europe. La France réunit tous les caractères physiques, géologiques, botaniques, climatiques de l’Europe. »

Cette unicité de la petite Europe, seul pays européen à la fois maritime et continental, devait assurer un destin impérial à notre pays. Le fondement même de la réflexion d’Éric Zemmour s’amorce ici, dans cette unicité qui fait que la France est France par sa situation ; et par suite par sa façon de réunir les hommes de cultures différentes : « Le Roussillon est espagnol, la Provence est un amas composite de cités grecques et de municipes romains ; la Lorraine est une miniature de l’Empire germanique, où Français et Allemands sont intimement mêlés. Toulouse est une Rome à moitié réussie […] ».

Quelque chose d’exceptionnel, dès lors, lui était dû : là se trouve la source de l’essai. Or, si la France est unique, elle n’est pas la seule à être unique. L’on aura du mal à persuader un Américain que son pays-continent bordé par les deux plus grands océans ne soit pas, lui non plus, unique et voué à un destin hors du commun. L’on pourrait poursuivre l’exercice avec maintes autres puissances passées ou présentes : Mexique, Iran, Japon, et tant d’autres encore. Faut-il voir dans la promesse de ces nations la justification de nouvelles conquêtes, d’un monde où « l’on se sentirait si bien » ?

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Avant lecture de Mélancolie française, j’entendais dire que le livre est un précis d’histoire, donc relativement objectif, couronné, dans sa dernière partie, de réflexions scandaleuses et fort mal venues. Or, c’est exactement l’inverse. La partie « historique » (chapitres 1 à 8) n’est certainement pas l’œuvre d’un historien. Il faut au contraire y trouver l’ouvrage d’un croyant. Zemmour croit que la France est « programmée » pour unir l’Europe autour d’elle. Il explique pourquoi il y croit, sans offrir le moindre argument qui permettrait d’étayer cette « programmation ». Que l’on embrasse ou non cette foi est l’affaire de chacun, mais cette adhésion ne saurait se faire en vertu de principes rationnels, ici absents.

Le dernier chapitre, si « scandaleux », secoue les « chiffres de l’immigration ». La part des étrangers est la même depuis les années 1930 ? « Chiffre d’une rare mauvaise foi pourtant, écrit Zemmour. Imaginons que surviennent cent millions d’Africains (ou de Chinois ou de Brésiliens) dans notre beau pays ; on donne aussitôt une carte d’identité à chacun ; la part d’étrangers dans la population française n’aura pas bougé d’un millième de point ».

D’un point de vue mathématique, l’argument est faux : ajouter des Français à une population mêlée de Français et d’étrangers diminuerait la part d’étrangers dans le total, ce qui apporterait plutôt de l’eau au moulin d’Éric Zemmour. C’est le nombre qui resterait invariant, et non la part. Qu’importe : je ne sache pas que l’on donne si facilement la nationalité française aux immigrants. Si oui, il faudrait en savoir davantage. En l’absence de données chiffrées, comment l’homme de la rue pourrait estimer la qualité de l’argument ?

Les mêmes doutes se posent au sujet de la fécondité. Le chiffre avancé par Éric Zemmour est de « 1,7 enfant par Française d’origine européenne ».

« Personne ne notait (on ne voulait noter) que ce dernier chiffre franco-français n’était pas si éloigné des chiffres désastreux de nos voisins européens (1,75 en Suède, 1,74 en Grande-Bretagne, 1,37 en Allemagne, 1,33 en Italie, 1,32 en Espagne). »

Pourtant, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Italie, l’Espagne, la Suède même, ne sont-elles pas elles aussi des terres d’immigration ? Comment dans ce contexte expliquer que leurs chiffres soient si bas alors que le nôtre « toutes origines confondues » soit si élevé ? Cette question n’est pas soulevée.

Comme pour la partie « historique » de son essai, Zemmour échafaude son raisonnement sur des actes de foi. Ses chiffres n’échappent pas au soupçon de l’arbitraire. Je ne prétends pas qu’ils soient faux : je dis que le lecteur un peu curieux n’est pas en mesure de les accepter sans davantage de preuve.

Aussi l’auteur est-il plus recevable quand il renonce aux statistiques. Il touche juste quand il pointe la vogue des prénoms musulmans « jusqu’à un ministre de la république, Rachida Dati, incarnation pourtant flamboyante de l’assimilation à la française, qui prénomma sa fille Zohra ». Et dire qu’il existait en langue française le parfait équivalent de ce prénom, l’exquise et rare Fleur...

L’affaire du prénom est un symptôme. Est-ce un gage d’intégration réussie que de lier un nouveau-né à une culture étrangère à son pays ? Il n’est pas scandaleux de poser la question. Je ne crois pas que notre pays aurait beaucoup gagné si les parents de notre si populaire Coluche l’avaient baptisé Michele. Et Rajmund Kopaszewski aurait-il été meilleur joueur que Raymond Kopa ?

Des territoires entiers sont-ils sous la coupe de pouvoirs locaux ? L’actualité peut nous le faire penser. La question est de savoir si l’on doit tirer des enseignements plus généraux de faits divers ou bien si ceux-ci restent isolés. Zemmour choisit la première hypothèse, et rattache cette émergence d’états dans l’état à l’histoire : Imperium in Imperio, disaient les Romains. La chute de la civilisation, accusée d’inhumanité en voulant appliquer la loi ; dès lors incapable de s’imposer. Le choix du renoncement, confortablement abrité par les droits de l’homme, précipiterait en sous-main notre faillite collective.

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Mélancolie française permet de mieux cerner la pensée si vive d’un journaliste devenu chroniqueur vedette. L’impressionnante densité d’informations historiques est servie par un style fluide et alerte. On est d’autant plus surpris de trouver, chez ce défenseur de la langue, une locution aussi laide que « au final » (p. 10) ou encore l’adjectif « hypercompétitive » (p. 182) ; une phrase comme « le nouveau Constantin n’était autre que le petit-fils du dernier maire du palais des héritiers de Clovis », page 16, aurait mérité meilleur sort. Quelques oublis de guillemets (pp. 54, 105).

Cessons là la revue de détail pour revenir à l’essentiel. L’essai confirme point par point l’impression laissée par Zemmour à la télévision : l’enchaînement logique des prémisses est faux ; sa conclusion suscite un vif intérêt par sa pertinence. Inutile d’être habité par une foi française puisant sa force dans la géographie et l’histoire pour s’inquiéter de la façon dont notre vivre ensemble s’accommodera – ou pas – des bouleversements du XXIe siècle. Et en cela, il est important de lire Éric Zemmour, tout paradoxal qu’il soit.


Sur la toile
Éric Zemmour : le blog de ceux qui l'aiment



samedi 10 avril 2010

The Ghost Writer - L’homme et son fantôme



Roman Polanski est-il un grand cinéaste ? Sans aucun doute. Mais après avoir utilisé un adjectif aussi plat que « grand », je me dois de compenser cette banalité par une justification dans les règles.

Dans son dernier film, un jeune écrivain britannique (Ewan McGregor) est chargé de réécrire la biographie d’un premier ministre anglais à la retraite (Pierce Brosnan). Le précédent nègre – en anglais, « écrivain fantôme » - est mort l’on ne sait trop comment : accident ? suicide ?

Les entretiens du nouveau ghost writer et de l’homme politique se déroulent sur une île au large de New York. Là, dans une vaste villa moderne et inquiétante, l’ex prime minister a installé son staff. Au fil de son enquête biographique, l’écrivain met à jours des contradictions, qui le mèneront au cœur d’intrigues politiques compliquées - jusqu’à la découverte d’une incroyable vérité.

L’on ne trouvera pas ici l’histoire du film en détail. Quel intérêt de vouloir plaquer des mots sur une telle leçon de cinéma, précisément conçue pour être vue ? Il y a longtemps que le grand écran ne nous avait plus proposé une oeuvre d'une telle perfection artistique.

L’intrigue installe en douceur mais sans complaisance la sensation de malaise qui étreint le personnage principal. A peine croit-il maîtriser les événements qu’il bascule dans de nouvelles péripéties. Cette course à l’abîme très polanskienne rappelle celle de la Neuvième porte. Le spectateur, témoin du questionnement du héros, l’accompagne dans cette quête mortifère.

Et pour parvenir à ce résultat, Polanski sait filmer les choses sans importance, les petits riens qui justement donnent du relief au récit. L’hésitation des employés du bateau face à une voiture abandonnée, le vain acharnement du jardinier confronté au vent éparpillant les feuilles, le bref embarras du héros à faire coulisser la poignée de sa valise : autant de détails sans importance et d’une très grande force. Sans importance, car les supprimer ne modifierait en rien l’intrigue. D’une très grande force, car leur présence donne justement son intérêt à la narration. Enlevez-les, et le film devient juste bon, voire banal, venant grossir la masse de ces innombrables séries américaines qui peuplent les heures de grande écoute.

Conservez-les comme l’a voulu Polanski, et le film est irremplaçable, unique. Quel autre cinéaste est encore capable d’illustrer avec un tel soin de l’ordinaire une histoire précisément extraordinaire ?

Ce résultat est obtenu sans pathos, sans affect, de façon très naturelle. Polanski montre à quel point il est capable de filmer des scènes où, virtuellement, il ne se passe pas grand-chose. Que ferait un réalisateur moyen ? Des gros plans, une musique angoissante, des séquences hachées. Un montage d’où le doute et l’embarras seraient absents, où chaque sentiment serait souligné au crayon gras, imposé au spectateur. Une sorte de jeu télévisé où le public serait invité à applaudir, huer ou sangloter selon les pancartes qu’on lui présenterait.

Rien de tel chez Polanski. Son cadrage sans fard présente les choses telles qu’elles sont. Aucune recherche de spectaculaire. Aucune musique tonitruante. Et le résultat parle pour lui : on sait gré au cinéaste de faire confiance à l’intelligence de ses spectateurs.

La technologie tient un rôle particulier dans l’intrigue. Les objets inanimés ont-ils une âme électronique ? L’on ressent, de la part du cinéaste, de l’ambivalence envers une certaine modernité qui nous aide et nous moucharde en même temps. Un numéro de téléphone portable, laissé par le nègre décédé, met involontairement le héros en relation avec un personnage inattendu ; le GPS habité par une volonté propre qui mène le jeune homme vers une curieuse destination ; Google au courant des relations troubles de certains protagonistes avec les milieux industriels et militaires.

A travers cette manifestation technologique, le nègre mort recommence sa propre enquête. Le jeune homme incarne sa volonté défunte. Le ghost writer réalise en quelque sorte l’accomplissement d’un écrivain fantôme. Le titre du film désigne dès lors les deux personnages, le vivant et le mort, soumis aux mêmes tentations et mus par des forces qui les dépassent.

Mais Polanski se moque aussi des clichés technologiques qui usent jusqu’à la corde le cinéma commercial. Un document est protégé par mot de passe ? Le héros tape au hasard quelques touches. Comme on l’a vue et revue, cette scène idiote où un inconnu parvient à découvrir en trois tentatives un password mystérieux, en essayant successivement le nom de la maman, des enfants ou du chien du propriétaire. Très fugitivement, l’on se plaint de voir Polanski tomber dans ce travers.

Pensez-vous ! Non seulement il l’évite mais il se moque encore de nous en faisant retentir une alarme que nous identifions aussitôt comme liée à la tentative d’intrusion, alors qu’il n’en est rien.

Un mot des acteurs. Ewan McGregor fait oublier ses mauvais films pour apparaître aussi remarquable de nuances et de naturel que dans Le rêve de Cassandre, dirigé par Woody Allen. L’on se félicite que Hugh Grant, à l’origine prévu pour le rôle, ait déclaré forfait. Pierce Brosnan incarne à merveille le double de Tony Blair, féru d’exercices physiques, de footing et de tennis, et fidèle toutou des Etats-Unis de George W. Bush. L’actrice dramatique Olivia Williams donne toute sa finesse ambiguë à l’épouse du ministre. Kim Cattrall est impeccable en carriériste de l’ombre. Tous les seconds rôles sont aussi marquants que des personnages côtoyés dans le réel : encore la preuve que Polanski sait comment filmer ces fragments de vie qui font tant la différence.

La situation mise en scène étonne par sa vraisemblance : un premier ministre britannique convoqué devant la Cour Internationale de Justice de La Haye pour avoir autorisé des tortures mortelles. Ainsi, l’outil de lutte contre les pires régimes se retourne contre ceux qui justement l’ont mis en place. Toute la question de la critique démocratique est contenue dans cette hypothèse : qui suis-je, si j’emploie les mêmes méthodes que le monstre que je prétends combattre ?

Mais elle étonne aussi par son invraisemblance. Une « taupe » d'une puissance amie au plus haut niveau de la politique anglaise ? Les méchants américains, coupables d’avoir mis le Moyen-Orient à feu et à sang à cause du lobby militaro-industriel ? Et, juste avant la fin (mémorable séquence où un billet passe de main en main), pourquoi ce geste bravache et inutile du jeune écrivain ? Un individu ordinaire n’aurait vraisemblablement pas pris un tel risque après avoir découvert l’ultime secret de l’histoire.

Peu importe. Là n’est pas le sujet du film. Il reste celui d’une quête, pas d'une question du bien ou du mal qui n’intéresse pas Polanski. Son cinéma est intelligent, bien filmé, parfaitement dirigé. Le cinéaste n’a rien perdu de sa maîtrise, bien au contraire. Il prouve que le 7e Art se passe fort bien d’extra-terrestres à la peau bleue ou aux allures de crevettes, de cataclysmes géants, de pseudo-psychologie fastidieuse, de social, d’érotisme facile, de 3D, d’effets de zoom et de musique tapageuse.

Qui, après Roman Polanski, saura encore servir de cette manière le cinéma ? Se poser la question, c’est déjà comprendre à quel point il est grand.



The Ghost Writer, sorti le 3 mars 2010
Réalisé par Roman Polanski

Avec Ewan McGregor, Pierce Brosnan, Olivia Williams, Kim Cattrall, Timothy Hutton, Tom Wilkinson, etc.
Sur un scénario de Robert Harris et Roman Polanski, d’après l’œuvre de Robert Harris

Directeur de la photographie Pawel Edelman
Monteur Hervé De Luze
Chef décorateur Albrecht Konrad
Costumière Dinah Collin
Compositeur Alexandre Desplat
Directrice du casting Fiona Weir

Voir détails sur http://www.allocine.fr/film/casting_gen_cfilm=132406.html



dimanche 4 avril 2010

Pays de flous


Quelle image a donc le Roumain en France ? Disons-le tout net, pas nette. Depuis l’ouverture des frontières, les Tziganes installés ici et régulièrement montrés du doigt sont certes souvent cités comme Roumains, sans davantage de précision.

Je sais combien cela vous énerve. Mais ce n’est pas de cela dont je veux parler ; on aura l’occasion d’y revenir. Car bien au-delà l’actualité des nomades, dans l’esprit populaire, depuis fort longtemps le Roumain est flou.

Reconnaissons-le : nous autres Français sommes mauvais en géographie. Même sur notre propre continent, nous mélangeons tout. Tiens, prenez l’« Europe de l’Est » : zone géographique bordée à l’ouest par les pays germaniques et l’Italie, à l’Est par la Russie. Nébuleuse englobant la Pologne au Nord, les Balkans au Sud, et parsemée dans l’intervalle de pays plus ou moins étendus aux noms plus ou moins prononçables. Grosso modo, des pays slaves, ou tout comme. Leurs habitants sont de robustes travailleurs un rien arriérés, où l’on remarque des peintres de haut rang – peintres en bâtiment, cela va de soi – et de fiers artisans plombiers, véritable menace pour notre noble industrie nationale. Un danger qui agita la consternante campagne pour la constitution européenne, en 2005.

Bref : quelque part dans ce fatras, nous savons que la Roumanie existe, sans connaître très bien où exactement, mais après tout quelle importance ? Car votre géographie, nous l’ignorons. Votre histoire nous indiffère. Vos coutumes ne nous intéressent pas. Nous avons beau nous souvenir des leçons de Tonton Clémenceau et cultiver un sentiment plutôt bienveillant à votre égard, la réalité est là : vous êtes flous. Bien sûr nous nous souvenons de Ceauşescu et du procès truqué ; de la manipulation de Timişoara. Ceux ayant des lettres ont lu Cioran et Ionesco (mais ils écrivaient en français), Mircea Eliade peut-être, Panaït Istrati vraisemblablement pas. Eminescu ? Un inconnu. Et si le cinéma roumain fait de timides percées sur notre scène nationale, cela ne suffit pas à nous faire connaître votre pays. Son image approximative reste enracinée dans de tenaces poncifs de la culture populaire.

Connaissez-vous Le père Noël est une ordure ? C’est un film comique de chez nous, oh pas tout jeune, mais toujours revu avec plaisir, un grand succès d’un genre mineur que nous appelons comique de boulevard. Il passe à la télévision française chaque année, autour du 25 décembre. C’est très drôle, cruel, et d’un parfait mauvais goût. Dans ce film, en un mot, tous les personnages sont, à des niveaux divers, d’horribles bonshommes, égoïstes, cyniques, bien-pensants ; ils sont bêtes et méchants.

Et l’un de ces personnages, Monsieur Preskovic, est un immigré. Des Balkans, des Carpates, peu importe ; le film est une vaste blague et ne recherche aucune réalité géopolitique. Mais il dépeint très bien le sentiment du Français moyen à l’encontre des ressortissants « d’Europe de l’Est ». Preskovic est bien gentil, mais il est aussi bien collant. En un mot, il embête tout le monde avec ses plats nationaux qu’il est si content de faire partager en cette veille de Noël. Et évidemment, ses mets sont immangeables – il faut voir la tête des Français en goûtant bien malgré eux les fameux dubiccus « roulés sous les aisselles ».


Les Doubitchous - Le Père Noël est une ordure
envoyé par Sergent-chef_Cruchot. - Regardez plus de vidéos comiques.

Eh bien, sachez-le, dans la tête d’un Français, vous éveillerez le souvenir de Preskovic, avec ses costumes étriqués, ses manières chattemites, sa chapka qu’il triture d’un air emprunté, sa bonne volonté envahissante, ses cadeaux dont personne ne veut. Le personnage n’est pas Roumain ? C’est vrai, mais n’oubliez surtout pas que pour nous vous êtes flous, et nous vous confondons avec tous vos voisins, et même les voisins de vos voisins. C’est vexant ? Je sais. Mais c’est ainsi.

Un conseil d’ami : procurez-vous Le père Noël est une ordure. Regardez la façon dont les acteurs se moquent d’eux-mêmes – oui, les Français cultivent l’autodérision – et comment ils représentent l’homme de l’Est. Et pensez à lui quand vous parlez avec nous. Vous comprendrez mieux la force innocente de certains préjugés français. Et, j’en suis sûr, pour cela vous me remercierez.


samedi 3 avril 2010

Peur bleue

Pour caractériser un effroi irrépressible, l’épouvante primale devant un phénomène paniquant, nous avons une expression bizarre : la peur bleue.

Quand je m’efforce d’évoquer le souvenir d’une peur bleue, une image s’impose aussitôt. Une route de campagne à l’Est de Bucarest. Le ciel est dégagé, le paysage serein. Je conduis en bon père de famille, l’oreille agréablement flattée par la voix chaude de Tudor Gheorghe. Et puis, dans mon rétroviseur, à l’horizon, un éclair lumineux. Qu’est-ce que c’est que ça ?

Deux secondes plus tard, le même éclair – mais à une distance beaucoup plus courte. Tous mes sens sont en alarme : je prends conscience qu’un bolide lancé à une allure cauchemardesque me fonce en plein dessus. Il s’agit d’une énorme auto de marque allemande, filant droit comme une locomotive prise de démence. Ses appels de phare ne laissent planer aucun doute sur ses intentions. La route est à elle ; il faut lui laisser le chemin libre.

Or l’espace est compté : la chaussée est étroite, pas d’aire de repos, seul un semblant de voie d’arrêt d’urgence pourrait faire office de lieu de garage. Mais voilà : il est déjà occupé. Gamins, babas portant des fardeaux, oies, chariots, vendeurs ambulants, monceaux de pastèques, toute la vie populaire roumaine s’est donnée rendez-vous sur le bas-côté. Vais-je donc estropier un gosse, ou pire encore, pour permettre à un imbécile motorisé de filer son train d’enfer ?

C’est un risque que je refuse de prendre. Tout en me déportant autant que faire se peut sur la droite, j’entreprends d’alerter mon poursuivant par une série d’appels de freins.

Or l’excité du volant est presque sur moi. Je vois l’énorme auto allemande osciller entre les deux bords de la chaussée, hésitant entre un ralentissement et un dépassement à l’aveugle, un coup à gauche, un coup à droite. Finalement, beuglant de toute la puissance de ses klaxons et avec force appels de phares, il freine en catastrophe, me colle au train, voulant m’obliger à accélérer.

Or s’il y a un jeu que je refuse de jouer, c’est bien celui des cinglés du bitume. L’autre a beau s’époumoner, il attendra. Je n’ai pas traversé l’Europe pour commettre un crime ou me retrouver pour le restant de mes jours cloués à une autre voiture – une petite, avec deux roues.

Le chauffard, ivre de rage, entreprend finalement une queue de poisson périlleuse, prenant le risque insensé de percuter un piéton ou un véhicule venant en sens inverse. Il se rabat sans ménagement sur la droite, frôlant de nouveau ma voiture qu’il aurait sans doute heurtée si je ne m’étais attendu à ce genre de réaction.

Son intention était claire : fracasser mon auto, écraser l’importun comme on se débarrasse d’une blatte. Je le vois disparaître à l’horizon, avec ses vitres fumées et sa plaque d’immatriculation bucarestoise, remontant avec rage les rapports pour libérer les centaines de chevaux de son moteur surgonflé ; je crois l’entendre fulminer de m’avoir raté.

*
* *

Je ne compte plus, hélas, des histoires comme celle-ci vécues sur vos routes. Dois-je le dire ? Elles sont sillonnées d’imbéciles sans scrupules. La grosse bagnole donne tous les droits, inspire à son chauffeur un mépris exorbitant, lui confère la pire des impunités. Un village, des gosses, du bétail : ralentir, mais vous n’y pensez pas ?

Et encore la situation s’est-elle un peu améliorée. A la fin du XXe siècle, un touriste transporté de l’aéroport d’Otopeni à la capitale avait la troublante sensation de s’être trompé d’avion pour atterrir à Calcula. La route défoncée était encombrée de taxis zigzaguant pour éviter aussi bien crevasses que chariots sans âge. On avait la surprise de les découvrir tirés par des haridelles ornées d’un tissu rouge, mollement guidés par des gaillards au teint basané. A chaque arrêt l’on se faisait aborder par des gosses morveux et au regard déchirant, mendiant au beau milieu des carrefours quelques piécettes d’une dérisoire valeur. L’on notait un grand nombre de chiens sans collier ; une part non négligeable d’entre eux gisait, à même le bitume, pourrissant au redoutable soleil des Balkans.

Oui, telle était la première image que votre pays offrait aux yeux étrangers. Misère, crasse et puanteur. Ce à quoi je dois ajouter : l’absence de toute loi. La route offerte aux plus gros, l’impuissance de la police : les deux choses sont parfaitement équivalentes.

Retour de balancier : après la brutalité inouïe de l’État, l’ignominie d’un monde sans règles.

vendredi 2 avril 2010

Imediat


Je commande un café. « Imediat », dit la serveuse, qui disparaît aussitôt. Et puis j’attends. Trois, six, huit minutes. Rien ne vient. A l’accoutumée dans les bars de Roumanie, la sono déverse un flot d’inepties consternantes. Personne, pourtant, ne semble dérangé. Le grand écran qui tapisse un mur entier alterne clips idiots et talk-show filmés à la hache. Quelques tables nimbées de fumée festoient lourdement autour de bières goulûment englouties.

Las de cette ambiance déplaisante, et vaguement inquiet du temps nécessaire à remplir une simple tasse de café, je me mets à tendre le cou pour comprendre ce qu’il se passe. La jeune femme, me dis-je, ne doit pas être bien loin, affairée par ma commande. Est-elle employée à mettre en marche quelque complexe appareil de torréfaction ? A dénicher dans la réserve le meilleur cru d’un moka lointain pour mieux me complaire ? A moins qu’elle se soit astreinte à polir, avec force attention, quelque vaisselle de marque destinée à flatter mon bien-être…

Pensez-vous donc ! Je la trouve en définitive benoîtement accoudée au comptoir, le regard dans le vide, ondulant vaguement, et à son probable insu, au rythme de la musique dont le lieu est saturé. Je hèle de la main, insiste gentiment. Et mon café ?

« I-me-diat », reprend-elle d’un air agacé en laissant traîner les syllabes. Ayant repris triplement conscience de mon existence, ma commande et sa profession, elle daigne enfin se mouvoir d’une allure empâtée vers le percolateur, actionne le bouton et vient me délivrer d’un geste blasé le breuvage convoité. Me voilà catalogué comme emmerdeur de première classe, vraisemblablement doublé d’un impatient chronique. Que voulez-vous, j’ai mes faiblesses ; et j’ose incliner à penser qu’un serveur est là pour servir.

Entendons-nous bien ! Ce n’est pas tant l’indolence du service qui heurte. Après tout, en Roumanie comme dans bien des pays, on ne se bouscule pas pour tout et à tout propos, et l’on ne se sent pas obligé de répondre aux commandes à la vitesse de l’éclair. Les langueurs parfois agaçantes du temps social sont aussi des éléments de son charme, surtout pour un touriste qui peut se permettre de se poser et s’abandonner aux charmes nonchalants d’un farniente contemplatif.

Le problème est ailleurs : il est dans la promesse non tenue d’un service express. Que dis-je, express ! Empressé, fulgurant, mieux encore : instantané. Car pour nous, Français, là est précisément le sens du mot « imediat ». Quand j’annonce agir « immédiatement », cela signifie que j’abandonne sur le champ tout ce que j’étais en train de faire pour me consacrer dare-dare à ma nouvelle tâche. Oubliés pour un instant, enfants, épouse, maîtresse, vieux parents, amis et ennemis, considérations politiques, charnelles, sportives ou financières, tracas professionnels, créances, dettes, interdits religieux, douleurs mentales et physiques, mur de feu, bras de mer, handicaps, dépression, ivresse. Le moindre de mes gestes se veut rapide, utile, efficace ; « immédiatement », cela signifie l’urgence, l’impératif, l’instantanéité. Opération commando ! Mission coup de poing ! Zéro délai ! Le temps pour la flèche de quitter l’arc pour la cible, ou pour le Pape de démentir une rumeur pédophile.

Vous voulez énerver à la folie un Français ? La recette est simple. Dites-lui que vous vous occupez de lui « immédiatement ». Et ensuite restez là, les bras ballants et le visage inexpressif. Vous le verrez alors travaillé par un doute croissant et destructeur : me suis-je bien fait comprendre ? Ai-je bien saisi la réponse ? Dois-je répéter, au risque d’être malpoli ? Ou faut-il attendre ? Mais alors combien de temps encore ? Les mots ont-ils réellement quitté ma bouche ? La réponse véritablement heurté mes tympans ? Ai-je affaire à un fou, à moins que je sois moi-même fou ? Aurais-je été happé par un vortex temporel, une dimension autre ?

Mais sachez, une fois qu’il aura compris la façon roumaine de considérer l’« imediat », qu’il saura s’en souvenir ; soulagé de ne pas être atteint du syndrome d’Alzheimer, l’ami français ne se privera pas de se répandre avec force rires gras, une fois revenu au pays, sur votre curieuse manie d’être vif et prévenant. Encore un travers, hélas, pour votre peuple…

Comme quoi imediat est un faux ami. Sa traduction serait plutôt, au choix des circonstances : c’est noté, je prends acte, tout à l’heure, j’y pense, je vais m’en occuper, la prochaine fois que je vais par là, pourquoi pas, OK, tantôt, faudra que je m’en souvienne, si ça me chante, encore un qui veut ça, bientôt, oui, j’ai entendu, certes, aujourd’hui, dans un certain temps, avant la fermeture, eh bien t’attendras, je te rajoute en fin de liste.

Ou peut-être aussi : « cause toujours ».

lundi 29 mars 2010

La géopolitique de l'ordinaire - Réflexions critiques sur La géopolitique de l'émotion, de Dominique Moïsi


Un modèle pour comprendre le monde d’aujourd’hui : voilà ce que propose Dominique Moïsi dans son essai La géopolitique de l'émotion (2008). Son sous-titre éclaire le propos du chercheur français : Comment les cultures de peur, d’humiliation et d’espoir façonnent le monde.

En effet, explique-t-il dans la première partie Le choc des émotions, chaque culture réagit selon les émotions qui lui sont propres. Ce phénomène fondamental est négligé, voire méprisé, par la plupart des experts. Pourtant, explique l’auteur, les émotions ne sont pas de l’unique ressort d’une pensée romantique : elles contrôlent les êtres, décident de leurs actions, pour le meilleur et pour le pire. Le sentiment de confiance est essentiel pour déterminer la capacité des peuples à agir. Or, la confiance est plus ou moins vivace selon la façon dont les émotions d’espoir, d’humiliation et de peur sont ressenties et maîtrisées.

Même si nous n’en avons pas une conscience aiguë, poursuit l’auteur, la mondialisation aujourd’hui possède deux facettes. La première nous est familière, puisqu’il s’agit de l’américanisation. Mais l’Asie et son influence toujours plus croissante ne sauraient désormais être ignorées. La mondialisation est donc bipolaire.

Elle s’accompagne d’un accroissement des richesses, rendue évidente par les moyens de communication, et provoque en retour des réactions extrêmes. Cette nouvelle opposition remplace désormais le mur de Berlin : voilà la carte géopolitique actuelle. Et les émotions des différentes cultures pourraient être dessinées sur cette carte. L’on mettrait ainsi en évidence des zones plus ou moins soumises à l’espoir, à l’humiliation ou à la peur : la carte des émotions dominantes.

La culture d’espoir s’est déplacée d’Ouest en Est. La « Chininde », ensemble fictif réunissant la Chine et l’Inde, accuse une croissance économique annuelle de presque 10% depuis près de deux décennies.
La Chine table sur le temps qui joue en sa faveur. Ce pays émerge aussi en tant que puissance politique, capable d’arbitrages internationaux : « la Chine est de retour » après des siècles d’effacement, renouant ainsi avec une tradition prestigieuse. Mais les défis ne manquent pas, comme celui de l’évolution de son mode de gouvernement, foncièrement inadapté à ses ambitions planétaires.
L’Inde est en revanche une immense démocratie. Plusieurs industriels puissants viennent aujourd’hui de ce pays. Sa diversité est sa force, mais aussi sa faiblesse. Aussi lui faudra-t-il surmonter ses inégalités. Et sa croissance ne pourra perdurer qu’au prix d’une consolidation de ses infrastructures.

D’autres pays asiatiques restent à l’écart de la culture d’espoir : par exemple, les dictatures de Corée du Nord ou de Birmanie. Le Japon est également à part, mais pour d’autres raisons. Ce pays très moderne reste soumis à la hantise des phénomènes naturels. De plus, le Japon est relatif déclin économique et démographique. Autant de raisons qui le soumettent davantage à la peur qu’à l’espoir.

Les pays musulmans, continue D. Moïsi, sont hantés par l’idée de la fin de l’islam. Depuis le XVIe siècle et le déclin inexorable de l’empire ottoman, cette angoisse de civilisation en péril alimente le soupçon de complot extérieur et nourrit ainsi une culture d’humiliation. Les dirigeants des pays musulmans trouvent commode de désigner des boucs émissaires pour masquer leur propre incapacité : États-unis, Occident, Israël. Quand il s’agit d’examiner ses propres faiblesses, la culture musulmane se réfugie dans le déni de réel. En Europe, les jeunes musulmans sont mis à l’écart et le phénomène s’est encore accru avec les attentats islamistes. Certains états du golfe prospèrent économiquement mais sont encore trop fragiles pour entraîner les autres nations musulmanes. La culture, en déclin, semble toutefois reprendre des forces grâce à des artistes installés en Europe.

L’Occident quant à lui perd son rôle de modèle. La culture de peur guide désormais ses actions. Après l’espoir né de l’effondrement communiste, l’Europe se replie aujourd’hui sur elle-même et souhaiterait sans doute se protéger de ses voisins par de nouveaux murs. Signe de faiblesse structurelle, elle a été incapable de mettre fin au conflit de l’ex-Yougoslavie sans l’aide américaine. D. Moïsi souligne combien la construction européenne manque de cœur, si bien que ses peuples eux-mêmes sont sceptiques sur l’avenir de l’Europe.

L’autre rive de l’occident, l’Amérique, s’interroge sur le désamour dont elle est victime. Sa réponse au 11 Septembre, selon l’auteur, fut disproportionnée au point qu’elle la discrédita aux yeux du monde. De ce fait, les États-unis sont devenus un pays oppresseur. Les guerres qu’ils engagent sont des impasses ou des désastres. Certes, l’élection d’Obama peut être un gage de renouveau ; il faudrait, quoi qu’il en soit, donner plus de poids à l’Europe pour rééquilibrer l’occident.

Dominique Moïsi parle ensuite d’autres pays jugés « inclassables ». La Russie et l’Iran comptent sur leur puissance énergétique. Israël se fragilise politiquement. L’Afrique est minée par la corruption, la maladie, la guerre ; peut-être que la nouvelle génération de dirigeants sera capable d’y remédier. L’Amérique Latine reste partagée entre régimes progressistes et populistes.

Le livre se termine sur deux visions du monde en 2025, selon la façon dont les « émotions » auront pu être maîtrisées ou non d’ici cette date. A celui du pire (terrorisme, nouvelle explosion des Balkans, protectionnisme, épidémies) répond le scénario de l’idéal (paix au Proche Orient, prise en main des dérèglements climatiques par les USA, etc.)

Fukuyama, Huntington… Moïsi ?


Dominique Moïsi inscrit son essai dans la lignée de deux célèbres ouvrages de géopolitique des années 1990. La fin de l’histoire et le dernier homme, de Francis Fukuyama, et Le choc des civilisations, de Samuel Huntington. Tout en s’opposant aux thèses de ses prédécesseurs, le chercheur français emprunte certains de leurs procédés. L’idée d’une nouvelle cartographie du monde est le fondement même du Choc des civilisations. La notion de ressorts intimes propres à chaque être humain (tout comme les émotions) est au cœur de la réflexion de Fukuyama.

Or cette filiation revendiquée – non dans le contenu de la thèse, mais dans son objectif – surprend à plusieurs titres. Disons-le sans détour, le livre de D. Moïsi étonne par sa légèreté. Les essais de F. Fukuyama et S. Huntington sont à ce titre des ouvrages beaucoup plus imposants, bien qu’imprimés en caractères plus petits. Pour le dire autrement, la quantité brute de texte est, comparativement, beaucoup moins consistante chez Moïsi que chez ses devanciers.

Cette remarque n’est pas qu’une simple constatation quantitative. Écrire avec rigueur et précision réclame des développements, des arguments, des sources, des réfutations. Autant de caractéristiques dont foisonnent les livres des deux experts américains. La fin de l’histoire et Le choc des civilisations sont des textes denses et bien étayés. Cette richesse les rend difficile à contredire, et c’est ce qui en fait le prix. En s’efforçant de comprendre pourquoi ces thèses heurtent notre façon de voir, nous voilà obligé de reconsidérer nos propres convictions, et peut-être de débusquer quelques préjugés. Autrement dit, leur lecture active nous pousse à approfondir ou modifier notre rapport au monde.

Or cette même richesse est ce qui manque cruellement à La géopolitique de l’émotion. Dire que l’émotion est un facteur déterminant pour décrire le monde, pourquoi pas ; l’idée est plutôt bienvenue dans une discipline ardue et vue comme manquant de cœur. Hélas, il est à craindre que l’on n’écrive pas de bon essai de géopolitique avec de bons sentiments. Ainsi, l’auteur préfère rester à des niveaux de détail très généraux, illustrant son propos par son expérience personnelle et quelques impressions.

Mais voilà, ce faisant il offre son travail vulnérable à la critique de tout un chacun. Fonder des considérations planétaires des anecdotes peut être sympathique pour lancer le débat de l’apéritif. Mais le lecteur est en droit d’attendre autre chose d’un expert du domaine, d’autant plus que de multiples petits détails injustifiés, mal formulés ou désagréables viennent gâcher l’agrément de la lecture.

Accrocs de lecture : sur l’Asie


Par exemple, les Asiatiques sont patients, leur émotion dominante est l’espoir. Confiance en soi, dans ses capacités, dans son devenir, explique D. Moïsi.

La Chine, justement, vient de réussir « son examen de passage dans la modernité » (p. 12). A quelle occasion ? L’organisation des Jeux Olympiques de l’été 2008, selon l’auteur. Ainsi, il suffisait de réunir la foire aux muscles et aux records suspects pour devenir modernes. Avec un peu de recul, cependant, il ne semble pas que la Chine ait fondamentalement changé à la mi-2008.

Entendons-nous bien : que la Chine change, c’est un fait. Qu’elle entre plus ou moins dans la « modernité », on peut en discuter. Que cet « examen de passage » soit « réussi » avec les derniers JO laisse plus que sceptique ; ou bien il faudrait encore une fois assurer cette opinion par des arguments de choix, ce qui n’est pas fait ici.

De même, l'on reste sceptique devant les éléments avancés pour illustrer l’émergence de la « Chininde ». L’acupuncture, le stade de Pékin (avantageusement comparé, on ne sait pourquoi, au Palais Garnier qui est pourtant une merveille d’architecture), un opéra sur une légende chinoise. Vous l’ignoriez peut-être, tout comme moi, mais l’ouvrage lyrique Le voyage en occident fut monté à Manchester, Paris et Berlin. Cette rencontre entre musique pop européenne et personnages costumés chinois serait donc un nouveau Tristan et Isolde, un Wozzeck du XXIe siècle ? Voire ! Je n’ai pas souvenir que le monde de l’art ait été chaviré par cet événement.

D. Moïsi cite aussi l’énergie de Bollywood, facteur de renaissance de la comédie musicale. Je ne savais pas, je l’avoue, que les navets de Bollywood allaient désormais pousser dans mon jardin de cinéphile.

Et pourquoi insister sur « le succès de l’acupuncture » ? On peut trouver cette pratique thérapeutique chinoise sympathique ou originale, cela n’est pas la question ; mais on aura du mal à trouver un malade gravement atteint – par la morsure d’une vipère ou d’un chien enragé, par le SIDA ou le cancer – que l’on puisse guérir par les principes d’acupuncture. Mettre en balance médecine « occidentale » et pratiques traditionnelles chinoises est, au mieux, un trompe l’œil. Illustrer par cette notion l’émergence de la pensée chinoise est tout simplement fallacieux. Comme toute science, on est las de le rappeler, la médecine est universelle et non « occidentale ».

La fameuse « patience chinoise » est également commentée en termes flatteurs. « La Chine, empire qui revient, annonce l’auteur page 76, est infiniment plus patiente que l’Occident ». Hélas ! Combien les Tibétains auraient aimé que les Chinois fassent preuve de cette légendaire patience à leur égard ! Qu’aurait donné ce même massacre de masse perpétré par un empire infiniment moins patient que l’Occident ?

L’Islam, l’humiliation, la peur


Dominique Moïsi décrit l’humiliation propre aux pays d’Islam, et l’incapacité de ces mêmes pays à se développer. Ce faisant il reprend une très ancienne constatation sans pour autant porter d’éléments nouveaux. La question de l’évolution des sociétés musulmanes était déjà, au XIVe siècle, au cœur de la réflexion d’Ibn Khaldoun. Et l’on ne saurait trop conseiller la lecture de Arabes, si vous parliez, du Tunisien Moncef Marzouki (éditions Lieu Commun), qui dépeignait en 1987 et avec quelle acuité ! le mécanisme d’humiliation de la nation arabe.

Moïsi ne se prive pas de nous faire connaître son opinion sur l’affaire des caricatures de Mahomet : « il est certain que la liberté de la presse ne doit pas comprendre le droit d’insulter gratuitement les émotions les plus profondes des autres » (page 116). Il est donc « certain » qu’il ne faut pas faire de peine aux islamistes, mieux encore : « certain » qu’avant toute publication il est nécessaire de quémander l’avis des « autres » afin de ne pas « insulter gratuitement leurs émotions ». Étrange conception de la liberté, fille captive des croyances religieuses. Dommage que Moïsi ne soit pas plus précis au sujet de cette affaire : le « scandale des caricatures » est, on devrait s’en souvenir, le fruit d’une manipulation intégriste.

Pour illustrer la « peur » de l’Occident, D. Moïsi raconte comment, une année après les attentats de Londres, il a eu peur pour sa vie en se trouvant assis en face d’une femme complètement voilée dans le métro de la capitale anglaise. Il a été, comme l’Occident aux abois, victime de ses « préjugés ».

L’anecdote est peut-être intéressante au plan personnel, sa portée reste très limitée pour étayer un ouvrage de géopolitique. Au surplus, il ne s’agit pas de préjugés mais bien au contraire d’un jugement fondé sur des faits. Les attentats de Londres ont bien été commis par des terroristes islamistes ; porter un voile intégral dans le métro de Londres, constamment sous la menace de nouveaux assauts islamistes, suscite une peur dès lors légitime. Être sous la menace constante d’illuminés qui veulent votre peau pour ce que vous êtes (et non pour ce que vous faites) réclame un minimum de vigilance ; sans quoi l’on verserait dans l’inconscience. Est-ce avoir peur que d’être vigilant ?

Par ailleurs, est-ce que les jeunes gens d’Ispahan n’ont pas, eux aussi, peur de la police religieuse ? Que dire des internautes chinois face à la police politique, ou des prisonniers voués au Laogaï – le goulag chinois ? Ne sont-ils pas, et ô combien plus que nous, sous l’emprise d’une peur démesurée ?

Approximations


Il faudrait, pour peindre la carte de l’Occident aux couleurs de la peur, disposer d’analyses plus solides. Ce même défaut parcourt l’ensemble de l’essai : dès la préface (page 14) l’on apprend que le monde s’est « radicalement transformé » en 2008 et 2009 car « l’espoir et la peur semblent s’y être développés, en parallèle, de façon exponentielle ».

« De façon exponentielle » signifie, au sens commun, en augmentation constante et constamment accélérée. Elle reflète une envolée démesurée. On voudrait savoir sur quels éléments l’auteur se fonde pour avancer cette impression si catégorique, d’autant plus que la « radicale transformation » du monde pendant cette période n’est pas flagrante au non expert. Certes, une violente crise économique éclata en septembre 2008. Avec quelles conséquences ? Des pays ont-ils été rayés de la carte ? A-t-on assassiné les dirigeants du G20 ? Une bombe sale aurait-t-elle massacré une capitale européenne ? Le glacis soviétique est-il réapparu ? Un gouvernement fasciste a pris la tête des USA ? La Californie a fait sécession ? L’Afrique a-t-elle été décimée par la grippe aviaire ? L’arme nucléaire aurait-elle été utilisée ?

Le monde change, c’est un truisme, mais qu’il ait radicalement changé entre 2008 et 2009 est, jusqu’à plus ample informé, une vague impression plus que le fruit d’une analyse raisonnée. Étrange rapport aux bouleversements du monde, puisque l’on lit page 31 que « la domination de l’Occident sur le monde commence à la fin du XVIIIe siècle avec le Raj Indien » et non, comme l’annoncent les livres d’histoire, à la conquête des Amériques.


Un livre d’opinions


Le livre prêterait moins le flanc à la critique si l’auteur assumait son choix de proférer des opinions, et non des analyses. Prenons une phrase comme (p. 72) : « d’une façon générale, notre définition de l’Asie comme continent de l’espoir, comprenant les Philippines ou l’Indonésie – qualifiées par leurs remarquables progrès économiques -, est à la fois orientée et un peu exagérée ; elle n’en reste pas moins fondamentalement juste ». Elle rend bien l’impression d’à peu près qui parcourt l’ensemble du livre. Grosso modo, c’est ainsi, comme je vous l’écris, assure l’auteur ; même si ici ou là j’en fais trop, j’escamote, je brode, j’en rajoute, qu’importe ! – puisque, en définitive, j’ai raison.

En bon Européen, Dominique Moïsi n’oublie pas le traditionnel couplet anti-Américain. Ah, ces droits de l’homme « que l’Amérique oublie souvent de mettre en pratique » (page 76). Cette très ancienne accusation, fille de l’obsession antiaméricaine, méritait plus de nuance, davantage de précision ; dire que Guantanamo est une honte et Abu Ghraib une infamie n’est pas une analyse. C’est un avis ordinaire, sans valeur en soi. Les questions qui valent sont : les droits de l’homme ont-ils été bafoués ? Si oui, dans quelle mesure ? Par quelle autorité ? Comment a réagi la Cour Suprême ? Les responsables, s’il y a lieu, ont-ils été jugés ? Les jugements ont-ils été appliqués ? Et ainsi de suite. Autant de points dont l’éclaircissement permettrait de valider – ou non – l’accusation de manquements fréquents aux droits de l’homme par les États-unis. Cette analyse élémentaire devrait permettre de comprendre les faits et d’aller au-delà de l’opinion basique. N’est-ce pas, précisément, ce que l’on attend d’un spécialiste ? La pertinence d’un Jean-François Revel, ici, fait cruellement défaut.

Signalons quelques fautes de conjugaison : page 18, « s’ils devaient réussir, ce seraient par eux-mêmes individuellement » ; page 126, « celle qui garanti l’égalité des sexes ». Le style est trop souvent impersonnel et bancal : « Le pétrole et le gaz russes, ainsi que la richesse qu’ils confèrent, n’ont pas vocation à l’amélioration de la vie sur terre » (p. 32). On ignorait que le pétrole et le gaz « avaient vocation » à quoi que ce soit.

Page suivante, le très laid « Peuple caméléon, ils peuvent imiter… », ou encore (p. 91) « le Japon est la preuve vivante que modernité et occidentalisation ne sont pas synonymes » - et ainsi de suite. Il est exact que si un ouvrage écrit en anglais par un Français, et traduit ensuite en langue française, peut comporter quelques bizarreries, il n’en reste pas moins vrai que l’éditeur n’a pas été très pointilleux dans sa relecture. Et que penser d’une phrase comme (p. 83) « à la différence de l’Angleterre, la Chine n’est pas une île » ? Articuler que l’Angleterre est une île aurait valu, il n’y a pas si longtemps, le bonnet d’âne au collégien étourdi.

Le livre de Dominique Moïsi est mal installé. Il s’annonce comme une alternative aux thèses de Francis Fukuyama et Samuel Huntington, sans avoir les moyens de son ambition. C’est un recueil d’opinions, décrivant le monde actuel à très grosses mailles sans véritablement donner les moyens de comprendre les enjeux. Car si j’annonce que les Chinois sont à la fois bercés d’espoir et devant de graves défis, je me prépare à avoir raison dans tous les cas de figure. Que la Chine devienne le pays sans partage de la mondialisation, et je pourrai annoncer l’avoir prédit au nom de la culture d’espoir. Si en revanche le géant peine à poursuivre son ascension ou s’effondre, je déclarerai sans plus de difficulté avoir parfaitement entrevu l’ampleur des défis posés aux Chinois, qu’une seule culture d’espoir ne suffisait évidemment pas à surmonter.

A ce titre, les deux descriptions du monde en 2025 proposées en fin d’ouvrage sont éloquentes. Quelle est donc la valeur d’une analyse permettant d’envisager le tout et son contraire ? Le procédé fait irrésistiblement songer aux diagnostics des médecins de Molière pour lesquels un malade mourait malgré eux mais guérissait par la grâce de leurs prétendus soins.

Géopolitique de l’ordinaire


Il y a deux manières d’innover en géopolitique. La première est d’annoncer des choses surprenantes, en appuyant le discours sur des sources et un raisonnement solides. C’est ce que fait Francis Fukuyama dans La fin de l’histoire et le dernier homme.

La deuxième est de présenter une thèse classique mais en l’étayant par des raisonnements foncièrement originaux : une manière d’éclairer différemment un tableau déjà connu pour mettre en valeur des perspectives insoupçonnées.

Or, La géopolitique de l’émotion ne joue sur aucun des deux registres : ce livre énonce des idées courantes, appuyées par des faits contestables.

On a déjà évoqué les faits, parlons des idées. La Chine est un monstre commercial en devenir, mais confronté à de graves défis ? L’idée était peut-être neuve, il y a trente ou quarante ans. Le Japon est miné par le vieillissement de la population ? On le sait depuis un demi-siècle, au bas mot. Le monde musulman souffre de son incapacité à embrasser la modernité ? Mais le débat, comme on l’a dit, était déjà soulevé par Ibn Khaldoun, au Moyen-Âge. L'Afrique, en proie à la misère et aux massacres, et l'Amérique Latine, partagée entre populisme et raison ? On pensait déjà le savoir. L'Europe craint d’être supplantée par les États-unis ? Cette hantise ne remonte nullement à la fin de la première guerre mondiale, comme le dit Dominique Moïsi, mais bien avant encore, puisque Émile Zola, par exemple, la mentionne explicitement dans son roman La terre.

Le soupçon de crise profonde engageant le déclin de l’Amérique est quant à lui suffisamment ancien (et jusqu’à aujourd’hui démenti par les faits) pour qu’il ne puisse être accepté sans plus d’arguments.

L’on s’étonne, pour finir, qu’il n’y ait eu personne, chez Flammarion, pour attirer l’attention de l’auteur sur le contresens qu’il commet au sujet de Fukuyama. La géopolitique de l’émotion et La fin de l’histoire et le dernier homme sont portant publiés dans deux collections voisines à la même couverture jaune. Quand le Français écrit :

« C’est l’achèvement de [l’« ère des idéologies » du XXe siècle] qui fit dire à Francis Fukuyama – à tort bien sûr, car ce ne sera jamais vrai – que l’histoire elle-même était parvenue à son terme »

ne se rend-il pas compte qu’il tombe dans un travers grossier, celui de juger un livre sur son seul titre ? Pourtant, Fukuyama lui-même prend soin de démonter cette méprise dès les premières pages de son essai (je souligne) :

« Ce dont je suggérais la fin n’était évidemment pas l’histoire comme succession d’événements, mais l’Histoire, c'est-à-dire un processus simple et cohérent d’évolution qui prenait en compte l’expérience de tous les peuples en même temps. Cette acception de l’histoire est très proche de celle du grand philosophe allemand G. W. F. Hegel. »

Pour le dire autrement, Fukuyama pose la question de savoir si le modèle de démocratie libérale (au sens large : ce terme ne désigne pas forcément l'Amérique capitaliste mais tout régime réellement démocratique, de gauche comme de droite) ne répond pas aux plus intimes aspirations de l'homme, reprenant l'intuition de Hegel voyant les troupes de Napoléon défiler sous ses fenêtres.

Du reste, la simple lecture du livre aurait suffi à lever le doute. Par exemple, dans le chapitre intitulé Intérêt nationaux, l’Américain annonce des événements à venir « cataclysmiques et sanglants » à cause du possible éclatement de la Yougoslavie – rappelons l’année de l’essai : 1992. Est-ce là la pensée naïve de quelqu’un célébrant le terme de l’histoire ? D'autant plus qu'il envisage, dans sa conclusion, l'hypothèse que nous ne sommes pas encore parvenus à cette fameuse fin de l’histoire.

Autant d’éléments qui attestent le sérieux et la valeur de la pensée de Fukuyama ; l’on regrette d’autant plus que le Français, « l’un des meilleurs spécialistes des questions internationales », soit pourtant incapable de poser une alternative d’une même valeur intellectuelle.


Références


La géopolitique de l’émotion – Comment les cultures de peur, d’humiliation et d’espoir façonnent le monde
Dominique Moïsi
Traduit de l’anglais par François Boisivon
Champs actuel 954, Flammarion, 2010
ISBN 978-2-0812-3495-6
Prix France 8 €

jeudi 11 mars 2010

Chroniques de la deuxième guerre de Cent ans

Je suis né dans la deuxième moitié de la Guerre de Cent ans. Oh, pas celle de Jeanne la pucelle et des escarmouches avec nos bien-aimés ennemis anglais, pas du tout. Celle guerre-là était bien folklorique, aimable même en regard de la deuxième, celle que j’ai connue. Bien sûr, nous avons encore le regard tout embrumé par l’histoire récente. Depuis le brouillard mortel des gaz de combat, les tranchées jonchées de cadavres, l’effroi inédit d’un front sans fin, ce défi à l’histoire ; puis, la paix venue, l’essor de régimes totalitaires tout aussi inattendus, la haine officialisée, les exterminations industrielles, génocides ; bientôt la destruction totale de ville immenses, avec tout ce qui y vivait ; la victoire contre un système dictatorial qu’il fallu ensuite payer, si chèrement, auprès d’une dictature encore pire et dont nous avions cru bon de faire un temps notre alliée. L’impuissance des démocraties ; la lente faillite des régimes autoritaires et le brutal mais si prévisible effondrement communiste ; et aujourd’hui le défi de l’Islam. Tout cela est l’histoire de mon époque, d’une guerre bientôt centenaire. Elle a commencé en 1914.


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L’on sort atterré de la lecture du Passé d’une illusion, le livre de François Furet. Furet était un historien de gauche. La précision est indispensable sans quoi on ne comprendrait pas à quel point il est important pour lui de détruire nos idées reçues sur le communisme, la première guerre mondiale et la montée des totalitarismes. Il prend soin de nous présenter les idées maîtresses de son livre d’une manière presque anodine, au détour d’une phrase, pour les reprendre et les développer quelques paragraphes plus bas. Et encore lui faut-il insister, varier les effets, les perspectives, atteindre le but de la compréhension. Étant de gauche il connaît les blocages, les réflexes de ses lecteurs de gauche. Il lui faut démonter les idées reçues avec la prudence d’un démineur, la dextérité d’un médecin autopsiant avec le plus grand soin le grand cadavre à la renverse. Effet garanti. Son livre est un brûlot, mais un brûlot froid, réfléchi, sobre et compréhensif envers le lecteur - redoutablement efficace.

L’un de ses objectifs est d’écarter la vision finaliste de l’histoire. Cet héritage du marxisme imprègne notre façon de voir. Regardons en nous-même : il est presque inéluctable de voir en Hitler l’aboutissement d’un processus naturel, mélange d’antisémitisme, de frustration après la défaite et de populisme. Si ce n’était pas Hitler, cela aurait été un autre tout aussi abominable.Furet anéantit pourtant cette causalité. Rien ne saurait expliquer Hitler sans Hitler lui-même, nous dit-il, cette apparition sans aucun précédent sur la scène politique et contre laquelle les anciennes recette ne pouvaient pas fonctionner. C’est la même chose avec les bolcheviques, d’ailleurs. La révolution d’octobre 1917 pose au monde un cas inouï, qu’il est vain de vouloir traiter comme les événements du passé. C’est ce caractère inédit qui n’a pas été compris à l’époque, et systématiquement sous-estimé dans son devenir. L’est-il mieux aujourd’hui ?

Le débat est difficile. Les susceptibilités sont à fleur de peau. Personne ne se prétendrait plus nazi, hormis quelques provocateurs ou détraqués. Qu’en est-il des communistes ? Car l’égalité entre nazisme et communisme, en terme d’horreurs inhumaines, est ici clairement posée. Et il n’est pas certain que le premier soit le pire. Cette question est tabou pour les gens de ma génération. J’ai eu des amis communistes, sans avoir jamais vu en eux des monstres, qu’ils n’étaient de toute évidence pas. Leur affirmer que leur idéologie était encore plus démentielle et meurtrière que le nazisme m’aurait été impossible, si d’aventure je l’aurais pensé. Je regarde mes collègues de bureau, grosso modo plus jeunes d’une décennie. Ils étaient encore adolescents quand le Mur de Berlin a été détruit. Ils n’ont pas mes scrupules. Les jeunes générations seraient-elles plus lucides sur la nature du communisme ? Je n’en sais rien. Elles n’ont pas grandi dans une société où l’école célébrait la RDA comme quatrième puissance industrielle d’Europe, où URSS et USA étaient renvoyés dos à dos, où les commentateurs un peu critiques du PCF étaient illico catégorisés comme fachos. Cette époque ténébreuse est derrière nous. On peut se demander si la sulfureuse révélation du Livre Noir du Communisme, il y a un peu plus de 10 ans, n’a pas finalement pénétré la conscience publique. Le scandale du stalinisme ne fait plus débat. Celui de Mao Tsé Toung et des Khmers rouges non plus, on veut le croire.


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Fidel Castro a encore ses défenseurs. Sont-ils populaires ? Sont-ils crus ? La réponse est ardue. Elle s’inscrit vraisemblablement dans les scores électoraux du parti de Besancenot, auteur d’un livre sur Che Gevara, figure romantique d’un tortionnaire impitoyable. On aimerait que le Che incarnât la lutte d’un monde pauvre contre un destin injuste. C’est sur ce souhait sincère et partagé que s’est construite sa légende. Dommage qu’il ne s’agisse, précisément, que de légende. Dire cela, et le dire ainsi, est choquant. Et tant que cela reste choquant, au-delà de cercles obnubilés par l’idéologie et le déni de réalité, on peut considérer que le combat pour une meilleure connaissance du passé communiste reste d’actualité.

Le parti d’Olivier Besancenot, ex Ligue Communiste Révolutionnaire, se nomme NPA. Nouveau Parti Anticapitaliste. Difficile de ne pas faire le rapprochement avec la haine du libéralisme dépeinte par Furet au début de son livre. Car cette haine du libéralisme est très précisément ce qui rapproche intimement les idéologies totalitaires. Hitler pourfendait le bolchevique tout en manœuvrant en cachette pour réorganiser ses forces armées avec l’aide des Soviétiques. Staline voyait en Hitler un « fasciste comme les autres » - étant entendu que tout ce qui n’était pas communiste était fasciste. Mais au moins, un fasciste capable d’enrayer l’émergence d’un second pôle bolchevique en Allemagne. Staline, voyez-vous, avait sa fierté. Il ne voulait partager avec personne le flambeau du nouveau monde. Et Staline comme Hitler s’entendaient comme larrons en foire autour d’un ennemi commun. Le libéral. Le juif, le bourgeois, le profiteur, le responsable de la défaite. Les raisons ne manquent pas. La haine du libéral cimente à un point insensé les deux totalitarismes. Qu’ils se vouent une aversion féroce entre eux est aussi exact, mais cette haine n’est rien comparée à celle professée envers les bourgeois-juifs-libéraux. Hitler annonce annexer la terre des Slaves ? Staline le sait. Mais il sait aussi que le Führer sert ses propres intérêts en nettoyant l’occident de la race maudite, et cela seul compte – hâter la fin de l’histoire.

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Je ne compare évidemment Olivier Besancenot à aucun de ces deux tyrans. Son discours, à ma connaissance, n’est jamais haineux, et me paraît porté par une sincérité manifeste. Je souligne seulement l’ascendance peu engageante du courant de pensée qu’il représente. Je ne crois pas que l’on puisse s’afficher anticapitaliste sans dommage. Que l’on me comprenne bien : je ne supporte pas plus qu’un autre l’image du patron gros plein de soupe, havane au bec, exploiteur sans état d’âme. Le salaire exorbitant de certains patrons me laisse aussi pantois que tout un chacun. Mais je ne pense pas une seconde que la réponse à ces scandales soit dans une posture antilibérale. Les lois pour interdire le travail des enfants, autoriser les grèves et les syndicats, mesurer le nombre d’heures de travail parmi tant d’autres avancées sociales, ont toutes été appliquées dans des sociétés capitalistes. Mieux encore : avant même l’existence d’un parti communiste, puisqu’elles remontent au XIXe siècle. Elles ont donc été votées par des adeptes, à des degrés divers, de la liberté d’entreprendre. Inversement, il ne faisait pas bon être employé dans une société communiste au XXe siècle. Où était la liberté syndicale ? Les entreprises des pays socialistes étaient si peu viables qu’elles ont disparu avec les régimes qui les protégeaient. Trop polluantes, trop arriérées, trop coûteuses, incapables d’innovation, sclérosées. Elles ne survivaient que sous transfusion. Au rebours, tous les domaines relatifs à l’armement, à l’espionnage et à la déstabilisation du monde libre florissaient. On ne saurait trouver meilleure illustration du délire socialiste, créature de Frankenstein éperdument indifférente au sort de son peuple et entièrement vouée à un but fanatique.

Le grand soir – la destruction brutale du système capitaliste, miné de l’intérieur par ses propres contradictions, comme une vieille chaumière vermoulue – est le mythe récurrent de la pensée marxiste. On se dépêche de l’exhiber promptement, revêtu d’habit clinquants, à chaque crise du capitalisme. Revoilà Marx réexpliqué dans la presse magazine, mis à l’honneur des têtes de gondoles à la FNAC ou Carrefour, défendu par des philosophes prolixes et bien-pensants dans les cercles culturels en deuxième partie de soirée.

Puis, la crise s’apaise. Les marchés se reforment, la consommation reprend. La classe politique se reprend à envisager l’avenir, un avenir tout sauf marxiste. La dictature du prolétariat en guise de fin de l’histoire, la réponse à nos interrogations ? Mais personne n’y pense, voyons ! Une solution est trouvée dans le libéralisme. L’on change les prérogatives de l’État, pas assez présent là, omnipotent ici. On renfloue certains secteurs. Bref : on aménage la société libérale.

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Marx peut attendre. Une autre crise, plus sévère, peut-être ; la chute des États-unis d’Amérique, sûrement ; mais pas de grand soir. On a bien patienté 150 années. Toutes les solutions alternatives au système libéral ont tourné à la tragédie : tel est le miroir que nous tend le XXe siècle. Cela ne signifie pas que le libéralisme est la solution. Loin de là : c’est simplement le socle qui permet à une solution démocratique de s’épanouir. Mais la promesse n’est pas l’acte. Condition nécessaire, pas suffisante, diraient les matheux. Bien des sociétés libérales ont mal tourné, hélas ! alors qu’aucune société communiste n’a bien tourné – pas le moindre exemple à travers le monde et plusieurs dizaines d’expérimentations, jugées toutes plus prometteuses les unes que les autres.

J’ai regardé, comme des millions de Français, la série Apocalypse consacrée à la 2de guerre mondiale. Plusieurs choses m’ont frappé, mais je n’en citerai qu’une seule : la série se termine sur l’image d’une petite fille anglaise inscrivant The end sur une bombe allemande non explosée. La fin de quoi ? De la guerre ? On pouvait le croire il y a encore 20 ou 40 ans. On sait aujourd’hui que l’armistice n’était qu’une étape dans le long combat des démocraties libérales contre le totalitarisme. Hitler, Mussolini et Hirohito vaincus, mais Staline plus que jamais debout, pétant de santé et auréolé d’un prestige inimaginable. Voilà au sortir de l’armistice la nouvelle donne de l’univers. Et un Staline qui envahit, au nom du refus de l’impérialisme, l’Europe centrale et carpatique, imposant le talon de fer aux peuples à peine libérés ; une idéologie qui réussira à s’imposer, pour leur malheur, aux mouvements légitimes de décolonisation, en Asie ou en Afrique, et qui partout engendrera corruption, famines et déportations.

Était-ce cela, la paix rêvée ? Les démocraties, lasses d’une guerre sans nom, n’avaient sans doute pas les moyens de remettre le couvert contre les Soviétiques. Les faire passer pour des alliés contre le fascisme – en dépit de Rapallo, du pacte germano-soviétique, du dépeçage de la Pologne et de Katyn, autant d’évidences pourtant niées avec force – était pour nous, qui sommes de ce côté-ci de l’Europe, un moyen de relativiser notre propre impuissance (on n’ose dire lâcheté) face au communisme. Un gage de bonne conscience. Une paix précaire au lieu d’une troisième guerre mondiale.


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Telle était donc la situation au lendemain de la guerre : sûrement pas une paix satisfaisante, assurément pas The end comme la série Apocalypse voudrait nous le faire croire. Ou bien cela signifierait que nous n’avons rien compris. Comment ignorer aujourd’hui Orwell, Soljenitsyne, Chalamov, Furet, Revel ? L’aventure sans précédent du XXe siècle a commencé en 1914 pour s’achever, peut-être, en 1990, par la destruction – je n’écris pas la chute, terme évidemment trop passif – du Mur de Berlin, l’entrée du bloc de l’Est dans les démocraties libérales. Ou peut-être en 1999 par la défaite du régime rouge-brun du Serbe Milosevic. Ou peut-être encore dans une date à venir par l’effondrement de la Chine, victime du mariage contre-nature entre capitalisme et marxisme, ou encore la disparition de la menace islamique finalement éteinte par les démocraties.

Nos descendants sauront mieux que nous le dire avec la salutaire distance du temps écoulé. Et peut-être penseront-ils à nous comme les derniers témoins d’une Guerre de Cent ans – pas celle de la Pucelle Jeanne, hélas, mais bien celle de la plus terrifiante période de l’humanité : celle du Siècle des Ombres.

samedi 6 février 2010

Moartea unei legende


Zilele trecute revista The Lancet a retras din arhive faimosul articol in care dom' doctor Wakefield sustinea ca a demonstrat legatura intre vaccinul ROR si autism. E a doua oara in 12 ani cand revista recunoaste ca n-ar fi trebuit sa publice "cercetarile" respective.
Articolul fusese deja infirmat de cercetarile ulterioare, nu numai ca rezultatele nu fusesera niciodata reproduse dar chiar fusesera infirmate de alte studii.
Mai mult, in 2004 se retrasesera deja 10 din cei 13 autori cand o ancheta jurnalistica demonstrase ca cei 12 copii folositi la studiu erau implicati in procese contra producatorilor de... vaccin si ca fusesera recomandati de o firma de avocati.

Povestea parea incheiata da
ca Consiliul medicilor din Marea britanie n-ar fi publicat un raport de 143 de pagini in care se vorbeste despre incalcarea eticii medicale prin utilizarea de examene invazive la copii si care contine expresii edificatoare ca "necinstit", "iresponsabil" sau "inducere in eroare"...

Din pacate articolul respectiv a lasat in urma lui o scadere dramatica a ratei de imunizare in cateva tari, intoarcerea rujeolei in zone in care era aproape eradicata, cateva morminte de copii care au avut ghinionul sa aiba parinti "informati", alte cateva sute cu sechele pe viata si o secta antivaccinalista isterica.

Moartea unei legende? Probabil ca nu, secta antivaccinalista isi apara guru si au manifestat in fata cladirii londoneze a Consiliului medical... Ceea ce confirma faptul ca sectele nu sunt interesate de studii si cercetari medicale ci doar de propriile credinte in irational.