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dimanche 20 mars 2011

Millénium, polar entre originalité et conformisme

Le succès mondial de Millénium

Emblème du renouveau littéraire scandinave, en filigrane des commentaires sur le Salon du livre consacré aux Lettres Nordiques, en vedette d’un feuilleton sur France Culture pendant le mois de mars, Millénium s’est imposé comme un incontournable du roman contemporain suédois. De fait, ce « polar addictif, au supense insoutenable », comme l’annonce le 4e de couverture du livre édité par Actes Sud, est un « succès phénoménal dans le monde entier ».

Intrigué par cette exaltation collective, je me suis intéressé aux ingrédients utilisés par Stieg Larsson pour le tome 1 de la trilogie, Les hommes qui n’aimaient pas les femmes.

Un beau pavé. Couverture noire, illustration mystérieuse : de trois quart, la tête d’une adolescente, semble-t-il, nous regarde. Son visage sans grâce surmonte un torse invisible entouré d’une ceinture de petites têtes féminines reliées entre elles par une cordelette à la façon de Jivaros. L’intrigue promet d’être criminelle, intrigante, mystérieuse. Et longue, très longue : sept cent six pages écrites en petits caractères.

L’amateur de littérature sait que son temps est compté. L’inventaire des grands livres aujourd’hui disponibles donne le vertige, tant il y a à lire, à relire. S’embarquer dans Millénium est comme prendre une place pour une longue traversée dont on espère tout le long qu’elle tiendra ses promesses. Seul l’intérêt de la destination pourra justifier le temps passé à bord. Or il s’agira ici d’heures ou de jours. La question est donc légitime : faut-il prendre le temps de lire Millénium ?

Attention, pour apporter des éléments de réponse à cette interrogation je devrai dévoiler certains éléments essentiels de l’histoire. Avis aux futurs lecteurs…

Un polar, deux quêtes

Faute de preuves, le journaliste Mikael Blomkvist, co-fondateur et rédacteur vedette du journal Millénium, vient de se faire condamner à une peine de prison par un patron véreux. Il reçoit une offre d’un industriel à la retraite, Henrik Vanger, qui lui propose des révélations fracassantes sur son adversaire. Mais à une condition : enquêter au préalable pendant une année sur la disparition énigmatique de sa nièce Harriet, il y a plus de quatre décennies.

Provisoirement mis à l’écart de son journal, voilà Blomkvist exilé pendant de longs mois sur les lieux du crime, une petite île de Suède. Là, il tâche de reconstituer l’enchaînement des faits, sous le regard ambigu des nombreux membres de la famille Vanger. De révélation en révélation, le journaliste, aidé par la jeune surdouée Lisbeth Salander, parvient à mettre à jour une vérité stupéfiante qui élucide enfin l’affaire Harriet. Muni des révélations promises par Henrik Vanger, Blomkvist met en accusation définitive le patron qui l’avait fait condamner.

C’est en justicier auréolé des deux exploits – avoir démêlé l’énigme de la disparition et porté la lumière sur les turpitudes du PDG « ripou » - que Mikael Blomkvist reprend la direction de Millénium.

L’histoire de ce polar est à la fois un whodunit (« qui l’a fait ? » ou la recherche du coupable dans une situation inextricable) et une féroce critique sociale. Selon Larsson, les grandes entreprises ne valent pas mieux que la mafia ; leurs patrons sont aussi méprisables que les trafiquants.

Originalité et poncifs

Mais le livre est un polar peu ordinaire. Sa structure surprend : elle surabonde de précisions, met sous les yeux du lecteur des cartes géographiques et un arbre généalogique, fait intervenir de nombreux protagonistes. Ceux-ci mettent en soin particulier à s’emparer de la parole pour de longues causeries, auxquelles répondent patiemment d’autres personnages tout aussi diserts. Les dialogues, dans Millénium, occupent des pages entières.

Ce foisonnement, et la richesse qu’il fait supposer, impriment un rythme particulier à la narration. Pendant plusieurs dizaines de pages, l’on se demande en vain ce qui fait le prix de cette histoire menée sur un rythme lent, parsemée de redites et redondances. Le lecteur est mis devant un dilemme très concret : faut-il abandonner la lecture ? Difficile, tant la promesse est grande. La promesse d’une aventure extraordinaire dont on espère trouver la substance dans les chapitres qui restent. Comment renoncer à aller au bout de la vérité, quand la réputation du livre est si extraordinaire ?

Alors, il faut bien poursuivre tant bien que mal, supporter la description de cet univers maussade où lentement, très lentement, au prix de multiples digressions, prend forme l’issue de la double quête.

Une fois le lourd bouquin refermé l’on se prend à réfléchir à cette histoire. Elle promettait d’être étrange. Certes, elle contient des mystères, des meurtres, des coups de théâtre. Et elle comporte des aspects originaux : les personnages ne sont pas des jeunes premiers, bien au contraire. Le héros est dans la quarantaine avancée. Il partage en toute transparence sa maîtresse « officielle » avec le mari de celle-ci. Une autre de ses amantes est proche du 3e âge. La jeune surdouée n’est pas un éblouissant top model, mais au contraire une fille effrayante de maigreur, sans les attributs qui plaisent d’habitude aux personnages de polars. Elle a pourtant déjà eu plusieurs dizaines de partenaires.

Cette rupture des moules conventionnels soulève l’attention, et le succès du livre lui doit certainement beaucoup.

On ne peut s’empêcher néanmoins de ressentir une impression mitigée. Le contenu formel du roman donne le sentiment d’être composé d’idées déjà vues.

Par exemple, l’on apprend dans le dernier tiers que Harriet, l’adolescente disparue dans les années 1960, n’est en réalité pas morte. Mais, à la vérité, quel lecteur ne s’en doutait ? Qui n’a pas rapidement conclu qu’un meurtre sans cadavre cachait en fait la fuite ou l’enlèvement de l’intéressée bien vivante ?

Le criminel est quant à lui l’un des principaux suspects, à savoir un membre de la famille Vanger. Or, la surprise eût été qu’il ne le fût pas. Certes, il n’y a pas eu un meurtrier mais plusieurs, comme dans Le crime de l’Orient-Express. Les familles de meurtriers ne sont pas non plus chose exceptionnelle pour les amateurs du genre.

L’assassin est, comme dans la quasi-totalité des films et romans criminels depuis 30 ans, un serial killer. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin, ce tueur en série exécute ses victimes selon des principes bibliques. Et il et a aménagé sa cave en une salle de torture. Larsson se complaît ici dans la plus parfaite orthodoxie.

Et ce n’est pas tout. Le héros, malmené par notre si original criminel, est secouru par sa jeune amie au moment même où il allait rendre l’âme. Cette jeune fille est une geek surdouée et asociale, mais au bon cœur. Bien entendu, Mikeal Blomkvist couche avec elle, comme avec les deux autres principaux personnages féminins.

Tous les industriels sont des méchants, que ce soit le patron véreux qui fait emprisonner le journaliste ou l’oncle de la disparue qui insiste pour que la vérité ne soit pas publiée.

Le personnage de Lisbeth Salander sait, en trois minutes chrono, entrer dans n’importe quel ordinateur verrouillé par mot de passe, maîtrise parfaitement plusieurs langues, possède une mémoire photographique, est capable de trafiquer son deux-roues comme d’installer en un temps éclair un système de surveillance électronique. Une petite génie clairvoyante et surdouée. S. Larsson, intéressant pour sa peinture de mœurs décalées, tombe dans un conformisme exacerbé quand il s’agit des ressorts de l’histoire.

L'invraisemblance des fleurs séchées

Ce regret ne saurait faire oublier un grave défaut de ce récit : son invraisemblance.

Je renvoie ici au mystère insondable exposé dès prologue de Millénium, l’affaire des fleurs séchées. Chaque premier novembre, Henrik Vanger reçoit par la poste une fleur séchée sous cadre. L’expéditeur est inconnu. La provenance du mystérieux colis peut varier : Stockholm, Londres, Paris, Copenhague, Londres, Madrid, Bonn, Pensacola aux États-unis.

Vanger sait que cet envoi anonyme a un lien avec la jeune fille disparue, qui offrait traditionnellement une fleur séchée à son oncle pour son anniversaire. Alors, pourquoi un tel colis après qu’Harriet n’a plus donné signe de vie ? Est-ce une vengeance contre le vieil homme ? La police se déclare impuissante à enquêter. Il n’existe aucun moyen de remonter à l’expéditeur de ce colis annuel.

En partant de ces quelques éléments, qui n’aurait pas l’idée élémentaire de consulter la liste des suspects – grosso modo l’ensemble des membres de la famille Vanger – pour savoir lesquels étaient en mesure de voyager, et de poster année après année la fleur pressée sous verre et encadrée depuis différentes villes à travers le monde ?

Cet examen sommaire aurait permis d’identifier Anita Vanger, installée à Londres depuis les années 1970, et qui travaille pour une compagnie aérienne. Est-il crédible que le vieil Henrik Vanger, qui a passé une partie de son existence à réfléchir à la disparition de sa nièce, ne fasse pas le lien entre le métier d’Anita, ses nombreux déplacements impliqués par son métier, et la provenance des colis ? Peut-on croire une seule seconde que le commissaire de police si impliqué dans la résolution de l’affaire ait négligé une telle piste ? Le métier de chef d’escale à la British Airways d’Anita était pourtant de notoriété publique. L’information est donnée par la bouche même de sa sœur dans la première partie du livre (p. 289).

L'ange sans la bête

Mais il y a plus. L’auteur échoue à exploiter la noirceur grandissante de ses personnages positifs. Il y avait là un sujet en or : ceux qui combattent au nom des principes de civilisation adoptent, en pleine conscience, les procédés de leurs ennemis.

Ainsi, Lisbeth Salander n’hésite pas à violer la vie privée de ceux qu’elle estime être des « salopards ». Et Stieg Larsson s’emploie à défendre son héroïne. Il se pose en partisan d’une pratique somme tout positive, et légitimée par les faits.

p. 419 « … moi aussi j’ai des principes qui correspondent à ton comité d’éthique. J’appelle ça le principe de Salander. D’après moi, un fumier est toujours un fumier et si je peux lui nuire en déterrant des saloperies sur lui, c’est qu’il l’a mérité. Je ne fais que lui rendre la monnaie de sa pièce. »

Pour l’héroïne de Larsson, le salopard l’est par essence. Quoi qu’il puisse faire, aucun rachat n’est possible. Dès lors tout est permis : viol de la vie privée, usurpations, manœuvres visant à l’élimination physique par des tiers. Juger arbitrairement et supprimer les individus nocifs est un procédé habituel des dictatures. Il faudrait « éliminer la pomme pourrie avant qu’elle contamine le panier ».

Salander met en pratique le rêve de tous les totalitarismes, la maison de verre qui nie le droit à la vie privée. Dès la page 159, sa morale est explicite : « Tout le monde a des secrets. Il s’agit simplement de découvrir lesquels. »

Tout le monde s’engouffre dans la boîte de Pandore désormais béante. Blomkvist, « héros équilibré », non seulement admet les pratiques de Salander, mais se promet de les utiliser à ses fins personnelles.

« Mikael décida de demander à Lisbeth Salander de procéder sur Borg, quand l’occasion se présenterait, à l’une de ses si subtiles enquêtes sur la personne. Rien que pour la forme. » p. 691

Le dénommé Borg est un journaliste que notre héros n’apprécie pas. L’inimitié personnelle justifie ici que l’on puisse lancer des « enquêtes subtiles » - entendez : intrusions dans l’intimité pour constituer un dossier à charge. Voilà le sympathique Mikael devenu aussi « salopard » que ses adversaires. A son notoire insu et, ce qui est plus préoccupant, au probable insu de l’auteur du roman qui dresse jusqu’à l’ultime page un portrait flatteur de son justicier sans tache. Faudrait-il voir l’expression d’une tentation totalitaire chez Stieg Larsson ?

Stieg Larsson, histoires de style

J’ouvre le livre au hasard. Page 613. Je recopie :

« Ils se levèrent vers 10 heures, prirent une douche ensemble et s’installèrent dans le jardin pour le petit-déjeuner. Vers 11 heures, Dirch Frode appela et dit que l’enterrement aurait lieu à 14 heures et demanda s’ils avaient l’intention d’y assister.
- Je ne pense pas, dit Mikael.

Dirch Frode demanda à pouvoir passer vers 18 heures pour un entretien. Mikael dit qu’il n’y avait pas de problème. »

Et cela continue, tout au long du tome. Comme l’on ne lit éventuellement pas Stieg Larsson pour son style aérien, et que l’emploi du temps heure par heure des personnages est de la plus cinglante vacuité, l’on se demande l’intérêt d’un tel fatras que l’on croirait recopié du rapport plat et sans âme d’un gratte-papier besogneux.

A la vérité, ces phrases sans ressort et alignées avec complaisance font penser à un procédé pour tirer à la ligne, enfiler les paragraphes et les chapitres. Il serait possible de les retirer sans craindre de nuire à la structure générale de l’ouvrage. C’est dire à quel point elles sont inutiles, tant et si bien que le contenu formel de ces quelques centaines de pages se révèle en définitive bien plus faible que l’épaisseur du volume ne le laisse supposer.

L’impression est renforcée par un style souvent étrange. Beaucoup d’adverbes, des expressions bizarres, comme p. 334 : « elle dévora ses sandwiches nocturnes ». Sandwiches nocturnes ? Certes, on comprend tous les mots de cette locution, dont le sens paraît clair. Mais l’expression sonne faux. On ne dira pas, que je sache, « je mange un steak diurne » à la place de « en plein jour, je mange un steak ». Il s’agit peut-être d’un particularisme suédois que les traducteurs ont tenté de restituer en français, sans grande fortune dans ce cas.

Ailleurs, page 182, on trouve la phrase « Mikael versa un peu de lait dans une soucoupe, que son invité ne tarda pas à laper ». La tournure sans être absolument incorrecte n’est pas très heureuse. Il est recommandé de ne pas séparer « que » de son antécédent. Une phrase plus correcte, à défaut d’être plus intéressante, pourrait être construite ainsi : « Dans une soucoupe, Mikael versa un peu de lait que son invité ne tarda pas à laper ».

Ce n’est sans doute pas grand-chose, dira-t-on. Certes. Mais l’accumulation de ces petites anicroches ne fait qu’accroître au fil de la lecture le sentiment d’avoir sous les yeux un livre mal écrit, ou mal traduit. Le style emprunte parfois au langage familier, sans que l’utilité de cet usage ne soit flagrante (p. 563 : « elle sortit se balader pour balancer discrètement l’ordinateur dans l’eau sous le pont ». Pourquoi « balancer » et non « jeter » ?).

Terminons la revue de style en soulignant les banalités dont Stieg Larsson n’a pas jugé bon de se défaire : « On aurait dit qu’elle avait le pressentiment d’une catastrophe à venir » (p. 498). Lisbeth Salander quand elle monte à l’attaque : « Elle montra les dents comme un fauve. Ses yeux étaient noirs et brillants. » (p. 552).

Honnête et sans génie

Alors, Millénium 1 « Les hommes qui n’aimaient pas les femmes » est-il un mauvais roman ? Non, sans qu’il ne soit un chef d’œuvre pour autant. C’est un polar dans la bonne moyenne du genre, certainement pas un sommet de la littérature.

Son problème, qui est aussi sa valeur en quelque sorte, est qu’il donne au lecteur du genre ce qu’il est en droit d’attendre. Une énigme, une enquête, du sang et du sexe, un vilain serial killer et un vilain patron, un happy end. Mais aussi : des personnages inattendus et somme toute bienvenus dans l’univers tant codifié du polar.

Faut-il prendre le temps de lire Millénium ? Les amateurs d’inattendu seront déçus. L’amoncellement de méandres, de détails inutiles et de fausses pistes dont l’auteur parsème le texte cache en réalité un solide conformisme.
Ceux qui auront prêté l’oreille sans discernement aux dithyrambes ont seront pour leurs frais : à défaut de sommet littéraire, voici un polar honnête et bien long, qui ne parvient en aucune façon à sublimer le genre.

Post scriptum 1 : la traduction

Une fois cet article en cours d’achèvement, je prends connaissance de la polémique qui opposa le critique Jacques Drillon aux traducteurs de Millénium en 2008. Ici : http://bibliobs.nouvelobs.com/romans/20080417.BIB1159/millenium-a-tu-et-a-toi.html . Cela me conforte dans l’idée que la traduction n’est pas irréprochable, même si J. Drillon a relevé d’autres « bourdes » que celles que je cite plus haut. Voir aussi la réponse des traducteurs sur la même page.

Post scriptum 2 : la tentation totalitaire de Stieg Larsson

Par ailleurs, j’apprends dans l’Express que Stieg Larsson (http://www.lexpress.fr/culture/livre/les-enfants-de-millenium_822924.html) s’était engagé en 1977 auprès des rebelles du Front populaire de libération en Erythrée, et désirait léguer ses biens à section communiste d'Umeea, en Suède. L’on comprend mieux la tentation totalitaire que j’avais cru entrevoir – sans doute à juste titre - en lisant Millénium.

jeudi 6 août 2009

Marching Band : un certain regard sur l'Amérique

Documentaire de Claude Miller (2009).

État de Virginie. Alors que la très longue campagne pour la succession de George W. Bush touche à sa fin, la caméra de Claude Miller s’est invitée dans l’intimité de deux marching bands universitaires.

Curieuse tradition que ces fanfares-spectacles, composées de cuivres, flûtes et percussions, et paradant avec des majorettes en costumes clinquants. L’on trouvera avec raison ces manifestations patriotiques fort kitsch tant elles sont étrangères au goût français. Gardons-nous pour autant d’accabler les Américains : il n’est pas certain que le défilé du 14 juillet, avec légionnaires barbus en tablier de boucher, ou parades de la Garde Républicaine jouant Méditerranée relèvent du plus subtil raffinement.

Les deux universités ici observées se révèlent différentes. L’University of Virginia mélange Noirs et Blancs, sans que cela ne semble poser problème, allant jusqu’à les alterner au premier rang de la fanfare – simple question d’esthétique. La musique de sa band, tout en puissance, cymbales et éclats cuivrés, cherche à subjuguer, non à charmer. Elle trouve sa raison d’être en lever de rideau de rencontres sportives, dans un stade bien garni. L'orchestre encourage à la fois le public et l’équipe de l’université. Voilà pourquoi sa musique n’est pas vraiment intéressante en soi : elle fait partie d’un tout plus vaste sans lequel elle n’aurait pas d’attrait. Le plein air, l’exaltation du jeu, l’amour de l’université concourent à la ferveur des jeunes artistes de la marching band de l’University of Virginia, en uniformes de pur toc, évoquant nos mousquetaires au large panache.

Contraste flagrant avec la Virginia State University, fondée après la Guerre de Sécession pour permettre aux Noirs d’étudier. Aujourd’hui encore elle reste afro-américaine et draine une population défavorisée dans un objectif de promotion sociale. Sa marching band possède donc une dimension particulière, absente précédemment. Ici, la musique est remarquable, soutenue par un pupitre de percussions d’une rare efficacité. Là où les musiciens de l’University of Virginia tablaient sur la force pour s’imposer, leurs pairs de la Virginia State University privilégient le rythme, l’agogique, la nuance, usant volontiers d’une exposition en séquence où chaque phrase dévoile tour à tour la beauté de ses timbres. L’on ressent ici les influences africaines et latines qui forment aussi le corps de l’Amérique musicale. Le film donne envie de mieux connaître son chef, « doc » Phillips, tant son discours passionne. L’un des plus mémorables moments saisi par la caméra de Claude Miller présente la fanfare dans une formation minimale : des percussions, à l'exclusion de tout autre instrument. Tous les musiciens – noirs – jouent un morceau quasi tribal, la casquette renversée sur le regard et la face marquée par l’humeur.

Nulle allusion à l’histoire musicale de ce pays. La patiente reconnaissance de la musique noire, notons-le bien, n’accompagne pas les combats pour l’égalité raciale : elle les précède. Qui aurait pensé au XIXe siècle à la postérité des chants d’esclave ? Seule l’invraisemblable prémonition du Tchèque Antonín Dvořák en 1892 devait mettre en lumière la valeur des Spirituals méprisés par l’Amérique bien-pensante. Ensuite, Charles Ives donnera à entendre de mémorables marching bands au cœur de partitions symphoniques jubilatoires ; et au début de la décennie 1940, Aaron Copland écrira sa fameuse Fanfare for the Common Man. Tout cela appartient à l’histoire, au monde des livres et des savants. Nous contemplons avec le film de Claude Miller deux accomplissements contemporains et populaires de cette longue émergence.

Après avoir entendu les artistes de l’Université d’Etat, le ton lisse et policé de l’University of Virginia surprend. Sa musique est sans doute plus consensuelle, mais moins caractérisée ; elle reflète exactement l’image du campus. Une chose, cependant, unit les deux universités : le soutien à Barack Obama. Les jeunes musiciens sont unanimes. En dépit de la caméra braquée sur leurs traits, les étudiants gardent une spontanéité rafraîchissante. Mais pourquoi voter Obama ?

La fin de la présidence George Bush permettra à l’Amérique de se faire mieux voir, estiment-ils non sans candeur (la méfiance vis-à-vis des USA ne provient évidemment pas du rejet d’un seul homme, mais d’un contexte historique puisant ses ressorts dans un passé complexe et saturé d’idéologie). Mais ce soutien est conditionné par une seule chose : la couleur de peau du candidat. Ni son programme, ni celui de John MacCain, son adversaire, ne sont discutés. Sarah Palin en prend pour son grade ; contester la Théorie de l’Évolution n’est pas, il est vrai, une attitude très recommandable pour une élue du peuple. Que Barack Obama s’emploie à remercier Dieu à chaque discours, ce qui n’est pas en soi beaucoup plus avisé, n’est pas un fait relevé par ces mêmes étudiants. D’autres se bercent d’illusions : « avec Obama, le prix de l’essence va baisser », espère un Afro-Américain qui n’a même pas de voiture. La parole n’est pas donnée aux soutiens de MacCain, à l’exception d’un manifestant brandissant une pancarte Pro-life (mouvement anti-avortement). « Nous ne voulons pas d’un socialiste ! ». Évidemment, c’est un mensonge. On ne saurait, en revanche, lui donner tort quand il ajoute : « le changement, il aura lieu car nous sommes un démocratie qui change tous les quatre ans ».

Le documentaire s’invite dans un bureau de vote. Nous voyons deux jeunes Noirs voter pour la première fois, utiliser le bulletin électronique, laisser échapper quelques pleurs. Aucun commentaire, l’image simple, caméra à l’épaule, à la manière des reportages de l’émission Strip-Tease. Cette scène sans fard recèle une émotion particulière. Nous songeons aux sentiments de bien des Français de gauche, en 1981, pour l’élection de François Mitterrand. Nous nous souvenons ici, si nous l’avions oublié, qu’en 2008 un bouleversement plus important encore a été vécu par une vaste fraction de l’Amérique.

L’avenir dira si le candidat du rêve américain est bien celui sur lequel tant de fantasmes ont été projetés. L’heure est encore à l’incrédulité : l’Amérique peut changer. L’Amérique a changé.

Il faut rendre grâce à Claude Miller pour des scènes d’une réelle beauté, sans artifices, dénuées de ce parti pris omniprésent et insidieux qui a fini par rendre Mickael Moore insupportable. Ainsi, ce brève passage filmant un vaste terrain déserté. A la lueur crue des réverbères, une majorette s’entraîne. Elle est seule. C’est la veille de l’élection. La jeune femme n’a pas encore décidé pour qui voter. Alors, elle danse.

Claude Miller sait filmer les gens dans leur spontanéité, leur naïveté (comment ne pas être naïf à 20 ans ?), leur espérance. Mais aussi dans leur application à honorer ce dont ils font partie : leur pays, leur université, leur marching band. On a beau le savoir par avance, un tel attachement ne laisse pas de surprendre. S’il a existé en France, il semble en perdition (et l’on ne fera pas l’injure de comparer les mornes facultés de notre pays aux splendides campus américains). Quant au sentiment supra-national européen, ce n’est pour l’instant qu’une aimable chimère. Oui, cela aussi, le documentaire de Claude Miller nous le fait ressentir.

dimanche 3 février 2008

La Musique du hasard, de Paul Auster


Deux personnages pris à un piège insolite. Endettés et loin de tout, les voilà contraints de travailler pour leurs créanciers, jusqu'à ce que leur passif soit épongé. Mais seront-ils vraiment libres le jour où la dette est remboursée ?

La Musique du hasard, court roman (224 pages) de Paul Auster, aime à orienter le lecteur vers de fausses pistes - le road movie, le récit de poker - avant de s'affirmer comme une haletante chronique psychologique.

Le récit nous est conté à travers l'existence de Jim Nashe, 33 ans, récemment séparé et père d'une petite fille. Il emploie un héritage inattendu à sillonner sans but les vastes espaces américains. Alors qu'il a quasiment épuisé son pactole, sa route croise celui d'un jeune gars, Jack Pozzi, le visage tuméfié et les vêtements en loques. Nashe l'embarque dans son auto, et apprend bientôt que Jack est un véritable champion de poker en herbe. Soupçonné par ses partenaires d'être un escroc, et rossé par eux, il erre sans autre but que d'aller plus loin et peut-être trouver une combine pour se refaire. Nashe décide de lui faire confiance et se propose de jouer le reste de sa fortune, dix mille dollars, sur l'idée de Jack Pozzi : défier au poker deux milliardaires, Stone et Flower. Jack les a déjà battus, et semble confiant pour la revanche. Mais rien ne se déroulera comme prévu, et voilà Nashe et Pozzi sans un sou, ayant même perdu la voiture imprudemment gagée, au beau milieu d'une propriété étrangère et coupés du monde. Pour recouvrer leur liberté il leur faut rembourser leur dette, en travaillant bénévolement sur un étrange chantier sous la supervision de l'impassible gardien Calvin Murks.

Dépourvu de tout romantisme, le récit de Paul Auster privilégie la description pondérée de circonstances en apparence simples. Sans jamais céder au spectaculaire et tout en nuances, il réussit à entraîner le lecteur vers une histoire aux relents malsains, ordinaire et pourtant presque fantastique. Qui sont ces deux milliardaires, aux passe-temps si insignifiants ? Que se passe-t-il donc dans la tête du gardien Murks ? Et pourquoi construire un mur ?

Rien de ce que nous savons des richissimes Stone et Flower ne pousse à l'indulgence. Leur fortune, gagnée par chance, est mise au service de la bêtise. L'un d'entre eux passe son temps à reconstruire un monde virtuel avec des petites figurines, comme le ferait un gamin avec un Playmobil géant. Le roman date de 1990, avant l'explosion d'Internet, et l'on pourrait suggérer qu'à notre époque le même individu consacrerait son existence à la construction de mondes électroniques, vains et naïfs, comme notre société les aime tant.
Le repas des deux personnages décontenance Jim Nashe. Alors qu'il s'attendait à un festin de cuisine raffinée, voilà que les convives doivent ingurgiter "un banquet pour gosses, un dîner conçu pour des enfants de six ans" : hamburgers, Coca-Cola, chips, épis de maïs. Nashe ne perçoit aucune intention humoristique ou parodique derrière ce repas. C'est tout simplement la manière de manger de leurs hôtes. La richesse n'est certes pas le raffinement, on le savait, mais ce n'est même plus la volonté de paraître raffiné - pire, c'est remplacer l'art, la gastronomie, par le ludique infantile. Le divertissement terrasse définitivement la connaissance. Le malaise résultant de cette situation nous étreint, comme nous rendrait mal à l'aise, par exemple, un chef d'Etat avouant son goût pour Eurodisney plutôt que pour le Louvre ou la salle Pleyel.

Quant au mur de pierre, que lui et Jack devront édifier pour rembourser leur naufrage financier, il s'agit de la construction la plus stupide que l'on puisse imaginer. Sa longueur est déterminée par celle de la diagonale du terrain, et sa hauteur par le nombre de pierres disponibles. Et cela n'est pas le pire. Les pierres ont été importées à grand frais d'Europe. Auparavant, elles constituaient la ruine d'un château médiéval irlandais. Stone (le bien-nommé) et Flower ont acheté le château et l'ont démoli pour en récupérer les pierres. Il n'est donc même pas question de reconstituer en Amérique le château d'origine : le processus est bel et bien celui d'une destruction irrévocable d'une part de culture universelle. Or l'Histoire nous enseigne que la destruction volontaire de culture prélude aux pires massacres. Avons-nous déjà oublié la destruction des Bouddhas de Bâmiyân, 6 mois avant le 11-Septembre ?
La sourde contradiction logique du récit, à la fois irrationnel dans ses fondements et parfaitement nécessaire dans ses conséquences, n'est pas sans évoquer Kafka et peut-être aussi Stanley Kubrick. Au-delà du clin d’œil évident au personnage Alexander du film Orange Mécanique (la sonnerie reprenant les premières notes de la cinquième symphonie de Beethoven), voici des personnages prisonniers - mécaniquement - de forces qui les dépassent. Jim Nashe lui-même, bien que mélomane averti, prend du plaisir à jouer des oeuvres pour clavecin (les Barricades mystérieuses, titre prédestiné) sur un vulgaire orgue électronique bon marché. Comment ne pas songer immédiatement encore une fois à Orange Mécanique et aux abominables arrangements de Wendy Carlos, si parfaite illustration d'un monde déculturé où le synthétiseur remplace sans scandale le clavecin ou la philharmonie ?

La mesquinerie des deux milliardaires trouve un reflet en apparence inverse dans le personnage du gardien. Calvin Murks manifeste une fidélité à toute épreuve à ses consignes. Il n’est ni sympathique, ni méchant. Il fait simplement son boulot sans y penser à mal, comme le ferait un militaire ou un robot. Il est très probable qu’il soit à l’origine de la sévère punition de Jack, après une tentative d’évasion. Qui d’autre aurait pu ramener le corps du blessé à son point de départ, et combler le trou sous la clôture ? Et il est tout aussi probable qu’il se soit acquitté de cette tâche (vraisemblablement avec l’aide de son neveu, le robuste Floyd) en strict exécutant de ses consignes, sans aspect passionnel. Et il y a également fort à parier qu’il ne cherche nullement à tromper Jim quand il lui apprend que Pozzi s’est échappé de l’hôpital. Nous pouvons, en effet, imaginer de nouveau Jack Pozzi en fuite, mal en point et le visage encore bouffi des coups qu’il a reçus, à la recherche d’un nouveau mentor. Retour à la situation zéro pour le jeune homme, vraisemblablement voué à rejouer toute son existence la même faillite financière et morale ; triste incarnation d’un éternel retour peut-être secrètement convoité.

L’art de la narration, condensé et efficace, sans digressions interminables ni hypocrisie, rend ce livre précieux. Sa lecture est un grand plaisir. Au-delà de l’histoire et de ses quelques allusions bibliques, le roman de Paul Auster nous propose un miroir sans concession du monde contemporain. Certains y verront à coup sûr le présage d’une société américaine en déliquescence. A ceux qui seraient tentés de s’en réjouir, nous rappellerons les mots de John Donne : « Ne demande pas pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi ».


lundi 29 octobre 2007

L'élégance du hérisson


Un roman de Muriel Barbery publié chez Gallimard.

Deux histoires en une. La première, celle de Renée, concierge dans un immeuble des beaux quartiers, férue de philosophie et d’art mais faisant son possible pour n'en rien laisser paraître. Aux yeux des locataires et des voisins, elle doit rester une simple gardienne, laide, antipathique et inculte. La deuxième, le journal intime de Paloma, 12 ans, révoltée et songeant à se suicider.
Paloma habite dans l’immeuble gardé par Renée. Les deux femmes se définissent comme des marginales, à l’écart d’une société qu’elles ne goûtent guère et dont la quasi-totalité des manifestations sociales les écœurent. Il faudra l’arrivée d’un nouveau locataire, un Japonais nommé M. Ozu, pour qu’elles soient en quelque sorte percées à jour, qu’elles se rencontrent et qu’elles envisagent un destin différent.

Paloma

Celui de Paloma semble dès le début tout tracé. Ce monde, on l’a dit, le dégoûte. C’est ce que nous nous lisons dans son journal, ses « pensées profondes » et autres écrits que l’âge tendre encourage à confier au papier. Nous voyons la société qui l’environne à travers ses yeux, et au gré de ce qu’elle veut bien en dire. Sa mère « droguée », son père « démissionnaire », sa sœur « superficielle », bref : « tous dégénérés ». Gardons-nous bien de conclure quoi que ce soit sur ces personnages : nous ne les connaissons pas, et rien ne saurait être plus subjectif que le journal d’une adolescente. Pour le reste, si ce que dit Paloma nous semble mature – en fait, conforme à ce que pourrait dire un adulte d’aujourd’hui sur le monde qui l’environne – ce n’est pas que la jeune fille soit si précoce que cela. C’est plutôt que le monde d’aujourd’hui est volontiers infantile, superficiel et aussi vain qu’un clip vidéo. Ainsi, l’amour de Paloma pour les mangas est très révélateur. « Je lis des mangas de Taniguchi, un génie qui m'apprend beaucoup de choses sur les hommes ».
« Un génie » auteur de mangas, rien que cela. Dans la bouche d’une enfant de 12 ans, cela fait sourire, et il faut considérer ce genre d’assertion à sa juste valeur. Qui d’entre nous, adolescent, n’a pas eu le même genre de réflexion ? Et qui n’a pas eu la tentation d’envoyer au diable les préceptes d’un vieux monde incapable de comprendre et de conseiller la jeunesse moderne ? La réaction est non seulement normale mais encourageante dans le long et difficile processus qui mène à l’âge adulte. Encore faut-il y arriver, c’est-à-dire être capable de porter à maturité son propre rapport au monde. Qu’un adulte aime les mangas, pourquoi pas ; qu’il les tienne au même niveau, voire au-dessus de l’œuvre d’un Molière ou d’un Flaubert, voilà qui poserait problème, et un sacré problème. Cela reviendrait à brader une part essentielle de la culture au nom d’une prétendue ouverture d’esprit.

Paloma, en bonne adolescente, parle de suicide. Sa sourde révolte ne trouve repos qu’auprès d’amis venus de loin. Une copine d'origine africaine, un monsieur japonais. Elle n’hésite pas à se dépeindre en héroïne des rapports conflictuels qu’elle entretient avec les autres : le professeur de français ne comprend rien, je le remets à sa place ; le psychologue de maman est un charlatan, je lui fais comprendre que je ne suis pas dupe. Encore une fois nous ne savons pas exactement ce qu’il en est, étant donné que c’est elle qui raconte et choisit une mise en scène à sa convenance. Les jugements hâtifs, le vocabulaire très teen-age, la détestation de l’occident qui arrache les orphelins aux pays ravagés, les fautes de goût ne nous révèlent que ce que nous savons déjà : voici une adolescente en crise, bien dans son époque et par conséquent pur fruit de la société qui l’a engendrée… Cela se confirme lorsqu’elle épouse une rhétorique très alter-mondialiste (tendance marxiste) pour fustiger le manque de professionnalisme des plombiers capitalistes. Cela n’est pas en soi un constat négatif. Quel adolescent pourrait prétendre à la sagesse ?

De même, la bouffe française est prétentieuse et chère ? Vive la restauration japonaise, subtile et raffinée. Et vivent les mangas, ces bandes dessinées venues de là-bas et si prisées des gens d’ici. Les dessins sont affligeants, les caractères stéréotypés, les histoires absconses ? Et alors, c’est japonais, donc c’est bien. Comment oserions-nous critiquer l’art étranger, tellement plus délectable que les pénibles procédés occidentaux ?

Renée
Renée, quant à elle, nous annonce d’emblée qu’elle se pique de littérature russe, de cinéma, de philosophie. Elle nous explique comment elle a réfuté la phénoménologie d’Husserl, benoîtement et sans rémission, à la suite d’une intense séance de lecture frénétique. « Je décide après un intense soulagement que la phénoménologie est une escoquerie » (p. 57). Comme si ce genre de démarche en circuit fermé était de nature à engendrer un jugement si définitif, dénué de nuances ; et surtout, faisant l’économie d’un examen raisonné - par définition, à l'opposé de toute frénésie. La conclusion de Renée, loin de nous fasciner, nous fait douter, comme nous ferait douter un ami qui, à la suite d’une immersion passagère dans la mécanique quantique, nous annoncerait hardiment et sans contestation possible avoir résolu le paradoxe Einstein-Podolsky-Rosen. Si Renée est sérieuse, nous sommes contraints de déduire qu’elle est bien crédule… que sa réflexion, jetée à la face du lecteur, n’est autre que poudre aux yeux, idéale pour éblouir le gogo – et que se faisant, elle s’éblouit elle-même, s’enfonçant dans un déni de réalité.

Car le déni de réalité est bien ce qui semble définir son rapport au monde : elle qui s’imagine si finement éduquée (quitte à se bouleverser quand elle remarque, chez autrui, une virgule mal placée) alors qu’elle pontifie solennellement sur ce qui définit un vrai art. « Car l'Art, c’est l’émotion sans le désir », nous assène-t-elle, comme si des œuvres où le désir véritable s’installe lentement, nous prend et s’embrase en émotion - Les Contemplations, The Kid ou les Kindertotenlieder - cela n’était pas de l’art… et quelle singulière réflexion, de la part d’une soi-disant connaisseuse de la littérature russe, comme si l’art narratif de Gogol, Gontcharov ou Ostrovski était dépourvu de désir. Quel aveu ! Sous un vernis plus ou moins épais nous avons affaire à une dame bien peu consciente de la fragilité de sa science, de ses immenses lacunes, de la vacuité de ses goûts qui la pousse volontiers à l’hyperbole – Didon et Enée de Purcell, « la plus belle oeuvre de chant au monde » (p. 301). Les natures mortes des maîtres hollandais ? « Des chefs-d'oeuvre tout court, pour lesquels je donnerais tout le quattrocento italien » (p 214). Et pourtant, 57 ans est un âge encore jeune pour approfondir sa connaissance de l’art, travailler ses goûts, nuancer ses appréciations pour justement éviter de tomber dans pareilles chausse-trapes. Pire, jamais nous ne la voyons évoluer à travers l’art dont elle a pourtant fait la règle de sa vie secrète. En plusieurs années (durée du roman), que savons-nous de ses lectures ? Rien. Des films qu’elle regarde pendant cette période ? Rien. Des réflexions que cela lui inspire, de son rapport au monde que toute découverte d’œuvre d’art doit nécessairement ébranler ? Rien, rien, rien, sinon la certitude de l'escroquerie d'Husserl. Le vide le plus total. Renée est sclérosée dans son être, ses certitudes, son autisme. Et si nous voyons qu’elle évolue c’est uniquement à travers le regard des autres, son armure qui se fend à son insu (à son insu ? Ces bouteilles à la mer qui la laissent paraître telle qu’elle voudrait elle-même se voir reconnue en son for intérieur, ne sont-elles là que par hasard ?), ce contact qui l’amène à révéler le traumatisme qui l'empêche d'aller vers l'autre.

Or ce contact a lieu grâce à l’irruption du personnage japonais. Et comme tout bon Japonais de roman occidental, celui-ci est intelligent, cultivé, raffiné, spirituel, il devine bien des choses et dispense des préceptes aussi cristallins de les neiges du mont Fuji. Et quand il invite Mme Renée chez lui, elle découvre que tirer la chasse d’eau déclenche les premières notes du Confutatis maledictis, extrait du Requiem du Mozart. Et loin de s’en offusquer, elle s’en amuse. Une nouvelle fois, quel aveu considérable, oui, quel aveu ! Car nous voilà très précisément en plein kitsch, cette négation de la merde comme le définit Milan Kundera. Convoquons Mozart (et encore, découpé en petits bouts, comme on le ferait dans un clip publicitaire pour pâtée canine ou déodorant corporel) pour couvrir le bruit de la chasse d’eau emportant au loin nos déjections, découpons de la même manière l’œuvre complète de Leonard de Vinci sous forme de papier hygiénique, pourquoi pas, faisons descendre la culture de ce piédestal où seule l’élite pourrait en jouir, quelle horreur. Distribuons un buste d’Aristote à chaque plein d’essence, comme dans Trafic de Jacques Tati.

Renée évolue en plein kitsch et s’en emplit d’aise. Elle se réfugie dans un univers pénétré de culture croyant fuir le monde réel alors qu’elle ne fait que conforter ses propres démons, acquiescer à l’immense majorité de ses congénères pour qui Eminem vaut bien Mozart, les films d’auteur sont aussi valeureux que les blockbusters américains, les cultures étrangères sont ô combien plus sages et profondes que les lourdes intelligences occidentales. Renée est l’une des plus parfaites représentantes de cette société auto-satisfaite qui écrase une larme en pensant combien elle est bonne avec la culture des autres.

Déni de réalité, encore, quand cette dame, pour conseiller une meilleure compréhension de Marx, conseille l'Idéologie allemande. Et rien de plus ? Pourtant, il y aurait tant à dire, comme par exemple Révolution et contre-révolution en Allemagne, si extraordinaire panorama de la pensée marxiste, telle qu’elle sera mise en pratique au siècle suivant. L’on y lit, en effet, comment « se débarrasser de ces peuplades moribondes, les Bohêmiens, les Corinthiens, les Dalmates, etc. ». En bref, nous y voyons définie la marque de fabrique des communismes au XXe siècle. Quel plus bel exemple de philosophie mise en pratique et dont chacun peut aujourd’hui mesurer les conséquences, dussent-elles se chiffrer en dizaines de millions de morts ?

Déni de réalité, toujours, quand elle se prétend experte en culture russe alors qu’elle ignore que Marko Ramius est, du moins en partie, lituanien - et cela est tout sauf un détail, sans lequel on ne peut pas saisir le ressort dramatique de cette Poursuite de l’Octobre rouge dont elle fait si grand cas.

La défaite de la pensée
Les deux protagonistes dont nous partageons les pensées sont loin d’être les rebelles qu’elles s’imaginent être. Au contraire, tout nous pousse à croire que Renée cultive une cécité tenace, non seulement au sujet de sa propre famille mais aussi à l’égard de l’histoire du monde, de la débâcle idéologique de la fin du XXe siècle (est-ce un hasard si son premier mari s’éteint en même temps que s’effondre le dernier pion totalitaire du bloc de l’est, en décembre 1989 ?). Elle se permet de juger le rôle de l’université et le travail d’une étudiante sur Guillaume d’Ockham, de fustiger les élites et les privilégiés (comme si les deux notions étaient synonymes. Faut-il rappeler que les personnes qui parviennent à « faire partie de l’élite » ne sont pas seulement des privilégiées…), cela est toujours si vendeur, n’est-ce pas… Tout cela définit surtout la très grande adéquation de la pensée de Renée au monde contemporain, à ce monde qui aime stigmatiser les élites, à ce monde qu’elle annonce à longueur de pages vouloir abjurer.

Paloma, on l’a dit, anticipe de son côté les réflexions d’un adulte immature. On ne peut s’empêcher de songer à ces rebelles en Nike pour qui la société doit être détruite, sauf le Mac Do du coin. En croyant jouer les rebelles, les deux protagonistes se complaisent dans l’orthodoxie sociale, s’inscrivant ainsi dans la pure tradition des moutons de Dindenault qui ne font que suivre, se croyant libre, celui que Panurge balance à la mer.

Oui, un livre conforme en tous points aux attentes de notre temps. Sous couvert de rébellion, voilà un beau petit exemple de condensé conformiste venu à tout point nommé pour engendrer une suite au si regrettablement kitsch Amélie Poulain, qu’il évoque pour son étalage complaisant de bons sentiments et de mélo, son souci permanent de souffler à l’oreille du lecteur : « oui, toi aussi tu es un rebelle ». Après le « Just do it », l’« Assureur militant » et autres « Agitateurs culturels », voici une nouvelle manifestation de la subversion docile, conformiste et disciplinée qui définit si bien notre époque.

mardi 28 août 2007

Les cerfs-volants de Kaboul, de Khaled Hosseini

Ce livre est un énorme succès à travers le monde. Il a été édité aux Etats-Unis en 2003 et depuis lors traduit dans plusieurs dizaines de langues. En France, il a décroché l’an passé le prix des lectrices de Elle, et une simple visite sur le site de la FNAC me présente vingt-quatre avis de lecteurs dithyrambiques - la note moyenne étant de 10/10. Pas moins ! Faudrait-il donc passer à côté d’un tel chef d’œuvre adulé dans le monde entier ?

Précisons d’emblée qu’il s’agit d’un roman, sous la forme d’une fausse autobiographie. Oui, fausse, car l’histoire du personnage principal, un écrivain, n’est pas celle de Khaled Hosseini, l’auteur du livre. Cette précision paraît indispensable, sans quoi on se dirait à chaque page « c’est incroyable ce qu’a vécu cet homme », « quelles coïncidences extraordinaires »… alors qu’en réalité tout est inventé. Cela étant dit, de quoi parle le livre ?

La première partie relate l’enfance d’Amir en Afghanistan, les relations ambiguës avec son père Baba, son amitié avec son serviteur Hassan. Amir, le narrateur, est pachtoun, sunnite, noble et riche, alors qu’Hassan est chiite hazari et considéré comme faisant partie d’une caste inférieure.

De là découlent des rapports équivoques entre les deux garçons. L’indéfectible admiration de Hassan pour Amir n’est-elle due qu’à la condition sociale du jeune hazari ? La prétendue supériorité intellectuelle d’Amir, et sa cruauté envers son jeune ami, ne relèvent-elles pas d’une indicible jalousie ? Dans cette première partie, l’auteur tente de nous persuader à quel point il était lâche, alors que les autres sont formidables. Hassan devine tout, sait longtemps à l’avance l’endroit précis où un cerf-volant va atterrir, supporte sans broncher les cruautés de son maître. Amir se décrit comme pusillanime, envieux malgré lui de la vivacité d’esprit de son serviteur et même jaloux du traitement que lui réserve son père. Le comble de la lâcheté est atteint quand il n’ose pas intervenir alors que Hassan est pris à partie très brutalement par Assef, violé sous ses yeux.

Précisons-le d’emblée, Assef est le méchant de l’histoire. Il est sauvage, brutal, « sociopathe » dit l'auteur (le mot est-il bien choisi ?). Il se balade à la tête d’une bande de mauvais garçons et corrige ceux qui ne lui reviennent pas avec un poing américain, quitte à leur arracher les oreilles. Il ne cache pas son racisme et, par-dessus le marché, admire Adolf Hitler.

A ce moment, Khaled Hosseini a dû se relire et se demander s’il était bien clair que le personnage d’Assef était un vrai méchant. Il a donc réfléchi et ajouté quelques tares supplémentaires : le voilà pédophile et, bientôt, dignitaire taliban.

Pour résumer cette première partie, le narrateur est un lâche vraiment lâche, son serviteur est admirable en dépit de sa condition sociale, et le méchant est très méchant. Pour le sens de la nuance, comme on le voit, l’on repassera. L’histoire semble en revanche admirablement adaptée pour devenir un scénario comme Hollywood les aime, plein de bons sentiments, de personnages simplistes et de couchers de soleil avec palmiers en ombre chinoise sur violons sirupeux.

La suite de l’histoire ? Amir et son père se réfugient aux Etats-Unis (au passage, description d’une conduite héroïque de Baba devant l’envahisseur soviétique, ça ne mange pas de pain). Le père s’adapte mal à la vie occidentale et vit sur ses préjugés (on songe parfois à Spiegelman père dans Maus). Le fils ne s’américanise pas excessivement puisqu’il se marie avec une réfugiée de son pays, selon les contraintes de sa culture (pas de sexe avant le mariage – mais la demoiselle n’était plus vierge). Baba meurt d’un cancer, les deux époux ne parviennent pas à enfanter (préparez les mouchoirs), quand pendant l’été 2001 Amir reçoit un appel du Pakistan qui lui offre une occasion « de se racheter ». Evidemment, le héros retourne là-bas, tente de renouer les liens avec ceux qu’il a connus, découvre que le seul survivant de la folie des Talibans est le fils de son ancien ami Hassan. Il ira jusqu’à Kaboul l’arracher aux griffes du sociopathe-national-socialiste-pédophile-taliban, le méchant Assef (scène physiquement douloureuse), rejoint les USA avec le jeune enfant alors que les tours jumelles allaient bientôt être détruites. Le roman se termine sur la description de cet enfant muet et traumatisé, mais laisse entrevoir une guérison possible.

Au risque de me faire haïr de l’immense majorité des admirateurs du livre, je dois dire que j’ai trouvé celui-ci assez démagogique. Je crains qu’il n’offre, sous couvert d’histoire d’un pays et de paraboles plus ou moins subtiles, une façon à peine détournée de caresser le lecteur dans le sens du poil.

J’ai lu un peu partout que ce livre était précieux sur l’histoire de l’Afghanistan. En vérité, elle n’est que très peu évoquée. N’espérez pas y apprendre la raison de l’intervention des Soviétiques, ni davantage celle de leur départ, ni même le pourquoi de l’arrivée des Talibans. Tout reste tellement superficiel qu’on pourrait croire que le livre a été écrit par un occidental n’ayant jamais mis les pieds là-bas, et simplement un peu au fait des événements et de la culture locale.

Par ailleurs, l’écriture de Khaled Hosseini n’a rien d’extraordinaire. On sent l’art d’un adepte du beau style, peaufinant des réflexions profondes (qu’une nouvelle fois, je verrais bien conçues pour leur adaptation au grand écran). Etrange paradoxe pour un auteur qui décrit son personnage principal comme un écrivain hors du commun, encensé par ses proches comme par la critique.

« J’étais assez satisfait [de mon dernier roman]. Certains critiques l’avaient estimé bon, et l’un d’entre eux avait même employé le terme "captivant". » (le narrateur sur lui-même, p. 263). Sa femme n’est pas en reste : « Tu as un talent incroyable ! Je n’en reviens pas. »

Après tout il n’y a pas de mal à se faire du bien et à se passer des doses massives de pommade. Quel dommage, pour monsieur Hosseini, d’avoir renoncé à stimuler son savoir-faire d'écrivain pour nous proposer un aperçu de ces qualités si généreusement auto-proclamées. Son emploi revendiqué des clichés de langage est, à la longue, fatigant, tout comme l’étalage des inestimables qualités du héros dans la dernière partie. Son épouse s’émerveille : « Tu es si différent des autres Afghans ». Ben voyons. Page 270, le voilà qu’il fourre une liasse de billets de banque sous le matelas d’une famille pauvre. Quelques chapitres plus loin, un avocat tient à lui dire qu’il trouve sa démarche « admirable ».

Tout cela est bien joli, on aimerait juste que l’auteur lâche un peu la bride au lecteur, lui fasse confiance et lui laisse décider ce qui est admirable et ce qui l’est moins.

Quant à la couleur locale, elle est très facilement donnée par l’emploi de mots afghans incorporés au texte.

« Tu as vu ça ? elle est aussi maghbool que la lune » (p. 204). On est bien heureux de le savoir, assurément.

« Tu es khoshteep, me complimenta mon père. Très beau. » Le procédé, systématique tout au long du livre, serait moins pénible si au moins l’on avait un petit lexique et un aperçu de la prononciation correcte.

« Personne avec qui s’asseoir autour d’une tasse de chai ». Une inoffensive tasse de thé, c’est sans doute trop demander. Mais la phrase serait tellement plate si on mettait tout en français, n’est-ce pas ? Au passage, je me demande pourquoi on s’acharne à écrire « chai » un mot qui, j’en suis persuadé, se prononce « tchaï ». De même, je verrais bien remplacer « Noor » par « Nour ». Que je sache, deux « o » à la suite n’ont jamais donné le son « ou » en français. Mais c’est sans doute plus chic d'écrire un mot afghan à l’anglaise.

Si l’histoire se laisse lire, elle n’est pas ce chef d’œuvre du siècle que nous décrivent tant de critiques à travers le net. La note maximale donnée par les acheteurs de la FNAC m’apparaît singulièrement disproportionnée. Si l’on donne 10/10 aux Cerfs-volants de Kaboul, que restera-t-il pour les vrais sommets de la littérature ? Par curiosité, je suis allé consulter la note donnée au Père Goriot. Eh bien, Balzac est ridicule : son roman récolte un piètre 3/10. Enfoncé, le vieil Honoré de.