lundi 29 mars 2010

La géopolitique de l'ordinaire - Réflexions critiques sur La géopolitique de l'émotion, de Dominique Moïsi


Un modèle pour comprendre le monde d’aujourd’hui : voilà ce que propose Dominique Moïsi dans son essai La géopolitique de l'émotion (2008). Son sous-titre éclaire le propos du chercheur français : Comment les cultures de peur, d’humiliation et d’espoir façonnent le monde.

En effet, explique-t-il dans la première partie Le choc des émotions, chaque culture réagit selon les émotions qui lui sont propres. Ce phénomène fondamental est négligé, voire méprisé, par la plupart des experts. Pourtant, explique l’auteur, les émotions ne sont pas de l’unique ressort d’une pensée romantique : elles contrôlent les êtres, décident de leurs actions, pour le meilleur et pour le pire. Le sentiment de confiance est essentiel pour déterminer la capacité des peuples à agir. Or, la confiance est plus ou moins vivace selon la façon dont les émotions d’espoir, d’humiliation et de peur sont ressenties et maîtrisées.

Même si nous n’en avons pas une conscience aiguë, poursuit l’auteur, la mondialisation aujourd’hui possède deux facettes. La première nous est familière, puisqu’il s’agit de l’américanisation. Mais l’Asie et son influence toujours plus croissante ne sauraient désormais être ignorées. La mondialisation est donc bipolaire.

Elle s’accompagne d’un accroissement des richesses, rendue évidente par les moyens de communication, et provoque en retour des réactions extrêmes. Cette nouvelle opposition remplace désormais le mur de Berlin : voilà la carte géopolitique actuelle. Et les émotions des différentes cultures pourraient être dessinées sur cette carte. L’on mettrait ainsi en évidence des zones plus ou moins soumises à l’espoir, à l’humiliation ou à la peur : la carte des émotions dominantes.

La culture d’espoir s’est déplacée d’Ouest en Est. La « Chininde », ensemble fictif réunissant la Chine et l’Inde, accuse une croissance économique annuelle de presque 10% depuis près de deux décennies.
La Chine table sur le temps qui joue en sa faveur. Ce pays émerge aussi en tant que puissance politique, capable d’arbitrages internationaux : « la Chine est de retour » après des siècles d’effacement, renouant ainsi avec une tradition prestigieuse. Mais les défis ne manquent pas, comme celui de l’évolution de son mode de gouvernement, foncièrement inadapté à ses ambitions planétaires.
L’Inde est en revanche une immense démocratie. Plusieurs industriels puissants viennent aujourd’hui de ce pays. Sa diversité est sa force, mais aussi sa faiblesse. Aussi lui faudra-t-il surmonter ses inégalités. Et sa croissance ne pourra perdurer qu’au prix d’une consolidation de ses infrastructures.

D’autres pays asiatiques restent à l’écart de la culture d’espoir : par exemple, les dictatures de Corée du Nord ou de Birmanie. Le Japon est également à part, mais pour d’autres raisons. Ce pays très moderne reste soumis à la hantise des phénomènes naturels. De plus, le Japon est relatif déclin économique et démographique. Autant de raisons qui le soumettent davantage à la peur qu’à l’espoir.

Les pays musulmans, continue D. Moïsi, sont hantés par l’idée de la fin de l’islam. Depuis le XVIe siècle et le déclin inexorable de l’empire ottoman, cette angoisse de civilisation en péril alimente le soupçon de complot extérieur et nourrit ainsi une culture d’humiliation. Les dirigeants des pays musulmans trouvent commode de désigner des boucs émissaires pour masquer leur propre incapacité : États-unis, Occident, Israël. Quand il s’agit d’examiner ses propres faiblesses, la culture musulmane se réfugie dans le déni de réel. En Europe, les jeunes musulmans sont mis à l’écart et le phénomène s’est encore accru avec les attentats islamistes. Certains états du golfe prospèrent économiquement mais sont encore trop fragiles pour entraîner les autres nations musulmanes. La culture, en déclin, semble toutefois reprendre des forces grâce à des artistes installés en Europe.

L’Occident quant à lui perd son rôle de modèle. La culture de peur guide désormais ses actions. Après l’espoir né de l’effondrement communiste, l’Europe se replie aujourd’hui sur elle-même et souhaiterait sans doute se protéger de ses voisins par de nouveaux murs. Signe de faiblesse structurelle, elle a été incapable de mettre fin au conflit de l’ex-Yougoslavie sans l’aide américaine. D. Moïsi souligne combien la construction européenne manque de cœur, si bien que ses peuples eux-mêmes sont sceptiques sur l’avenir de l’Europe.

L’autre rive de l’occident, l’Amérique, s’interroge sur le désamour dont elle est victime. Sa réponse au 11 Septembre, selon l’auteur, fut disproportionnée au point qu’elle la discrédita aux yeux du monde. De ce fait, les États-unis sont devenus un pays oppresseur. Les guerres qu’ils engagent sont des impasses ou des désastres. Certes, l’élection d’Obama peut être un gage de renouveau ; il faudrait, quoi qu’il en soit, donner plus de poids à l’Europe pour rééquilibrer l’occident.

Dominique Moïsi parle ensuite d’autres pays jugés « inclassables ». La Russie et l’Iran comptent sur leur puissance énergétique. Israël se fragilise politiquement. L’Afrique est minée par la corruption, la maladie, la guerre ; peut-être que la nouvelle génération de dirigeants sera capable d’y remédier. L’Amérique Latine reste partagée entre régimes progressistes et populistes.

Le livre se termine sur deux visions du monde en 2025, selon la façon dont les « émotions » auront pu être maîtrisées ou non d’ici cette date. A celui du pire (terrorisme, nouvelle explosion des Balkans, protectionnisme, épidémies) répond le scénario de l’idéal (paix au Proche Orient, prise en main des dérèglements climatiques par les USA, etc.)

Fukuyama, Huntington… Moïsi ?


Dominique Moïsi inscrit son essai dans la lignée de deux célèbres ouvrages de géopolitique des années 1990. La fin de l’histoire et le dernier homme, de Francis Fukuyama, et Le choc des civilisations, de Samuel Huntington. Tout en s’opposant aux thèses de ses prédécesseurs, le chercheur français emprunte certains de leurs procédés. L’idée d’une nouvelle cartographie du monde est le fondement même du Choc des civilisations. La notion de ressorts intimes propres à chaque être humain (tout comme les émotions) est au cœur de la réflexion de Fukuyama.

Or cette filiation revendiquée – non dans le contenu de la thèse, mais dans son objectif – surprend à plusieurs titres. Disons-le sans détour, le livre de D. Moïsi étonne par sa légèreté. Les essais de F. Fukuyama et S. Huntington sont à ce titre des ouvrages beaucoup plus imposants, bien qu’imprimés en caractères plus petits. Pour le dire autrement, la quantité brute de texte est, comparativement, beaucoup moins consistante chez Moïsi que chez ses devanciers.

Cette remarque n’est pas qu’une simple constatation quantitative. Écrire avec rigueur et précision réclame des développements, des arguments, des sources, des réfutations. Autant de caractéristiques dont foisonnent les livres des deux experts américains. La fin de l’histoire et Le choc des civilisations sont des textes denses et bien étayés. Cette richesse les rend difficile à contredire, et c’est ce qui en fait le prix. En s’efforçant de comprendre pourquoi ces thèses heurtent notre façon de voir, nous voilà obligé de reconsidérer nos propres convictions, et peut-être de débusquer quelques préjugés. Autrement dit, leur lecture active nous pousse à approfondir ou modifier notre rapport au monde.

Or cette même richesse est ce qui manque cruellement à La géopolitique de l’émotion. Dire que l’émotion est un facteur déterminant pour décrire le monde, pourquoi pas ; l’idée est plutôt bienvenue dans une discipline ardue et vue comme manquant de cœur. Hélas, il est à craindre que l’on n’écrive pas de bon essai de géopolitique avec de bons sentiments. Ainsi, l’auteur préfère rester à des niveaux de détail très généraux, illustrant son propos par son expérience personnelle et quelques impressions.

Mais voilà, ce faisant il offre son travail vulnérable à la critique de tout un chacun. Fonder des considérations planétaires des anecdotes peut être sympathique pour lancer le débat de l’apéritif. Mais le lecteur est en droit d’attendre autre chose d’un expert du domaine, d’autant plus que de multiples petits détails injustifiés, mal formulés ou désagréables viennent gâcher l’agrément de la lecture.

Accrocs de lecture : sur l’Asie


Par exemple, les Asiatiques sont patients, leur émotion dominante est l’espoir. Confiance en soi, dans ses capacités, dans son devenir, explique D. Moïsi.

La Chine, justement, vient de réussir « son examen de passage dans la modernité » (p. 12). A quelle occasion ? L’organisation des Jeux Olympiques de l’été 2008, selon l’auteur. Ainsi, il suffisait de réunir la foire aux muscles et aux records suspects pour devenir modernes. Avec un peu de recul, cependant, il ne semble pas que la Chine ait fondamentalement changé à la mi-2008.

Entendons-nous bien : que la Chine change, c’est un fait. Qu’elle entre plus ou moins dans la « modernité », on peut en discuter. Que cet « examen de passage » soit « réussi » avec les derniers JO laisse plus que sceptique ; ou bien il faudrait encore une fois assurer cette opinion par des arguments de choix, ce qui n’est pas fait ici.

De même, l'on reste sceptique devant les éléments avancés pour illustrer l’émergence de la « Chininde ». L’acupuncture, le stade de Pékin (avantageusement comparé, on ne sait pourquoi, au Palais Garnier qui est pourtant une merveille d’architecture), un opéra sur une légende chinoise. Vous l’ignoriez peut-être, tout comme moi, mais l’ouvrage lyrique Le voyage en occident fut monté à Manchester, Paris et Berlin. Cette rencontre entre musique pop européenne et personnages costumés chinois serait donc un nouveau Tristan et Isolde, un Wozzeck du XXIe siècle ? Voire ! Je n’ai pas souvenir que le monde de l’art ait été chaviré par cet événement.

D. Moïsi cite aussi l’énergie de Bollywood, facteur de renaissance de la comédie musicale. Je ne savais pas, je l’avoue, que les navets de Bollywood allaient désormais pousser dans mon jardin de cinéphile.

Et pourquoi insister sur « le succès de l’acupuncture » ? On peut trouver cette pratique thérapeutique chinoise sympathique ou originale, cela n’est pas la question ; mais on aura du mal à trouver un malade gravement atteint – par la morsure d’une vipère ou d’un chien enragé, par le SIDA ou le cancer – que l’on puisse guérir par les principes d’acupuncture. Mettre en balance médecine « occidentale » et pratiques traditionnelles chinoises est, au mieux, un trompe l’œil. Illustrer par cette notion l’émergence de la pensée chinoise est tout simplement fallacieux. Comme toute science, on est las de le rappeler, la médecine est universelle et non « occidentale ».

La fameuse « patience chinoise » est également commentée en termes flatteurs. « La Chine, empire qui revient, annonce l’auteur page 76, est infiniment plus patiente que l’Occident ». Hélas ! Combien les Tibétains auraient aimé que les Chinois fassent preuve de cette légendaire patience à leur égard ! Qu’aurait donné ce même massacre de masse perpétré par un empire infiniment moins patient que l’Occident ?

L’Islam, l’humiliation, la peur


Dominique Moïsi décrit l’humiliation propre aux pays d’Islam, et l’incapacité de ces mêmes pays à se développer. Ce faisant il reprend une très ancienne constatation sans pour autant porter d’éléments nouveaux. La question de l’évolution des sociétés musulmanes était déjà, au XIVe siècle, au cœur de la réflexion d’Ibn Khaldoun. Et l’on ne saurait trop conseiller la lecture de Arabes, si vous parliez, du Tunisien Moncef Marzouki (éditions Lieu Commun), qui dépeignait en 1987 et avec quelle acuité ! le mécanisme d’humiliation de la nation arabe.

Moïsi ne se prive pas de nous faire connaître son opinion sur l’affaire des caricatures de Mahomet : « il est certain que la liberté de la presse ne doit pas comprendre le droit d’insulter gratuitement les émotions les plus profondes des autres » (page 116). Il est donc « certain » qu’il ne faut pas faire de peine aux islamistes, mieux encore : « certain » qu’avant toute publication il est nécessaire de quémander l’avis des « autres » afin de ne pas « insulter gratuitement leurs émotions ». Étrange conception de la liberté, fille captive des croyances religieuses. Dommage que Moïsi ne soit pas plus précis au sujet de cette affaire : le « scandale des caricatures » est, on devrait s’en souvenir, le fruit d’une manipulation intégriste.

Pour illustrer la « peur » de l’Occident, D. Moïsi raconte comment, une année après les attentats de Londres, il a eu peur pour sa vie en se trouvant assis en face d’une femme complètement voilée dans le métro de la capitale anglaise. Il a été, comme l’Occident aux abois, victime de ses « préjugés ».

L’anecdote est peut-être intéressante au plan personnel, sa portée reste très limitée pour étayer un ouvrage de géopolitique. Au surplus, il ne s’agit pas de préjugés mais bien au contraire d’un jugement fondé sur des faits. Les attentats de Londres ont bien été commis par des terroristes islamistes ; porter un voile intégral dans le métro de Londres, constamment sous la menace de nouveaux assauts islamistes, suscite une peur dès lors légitime. Être sous la menace constante d’illuminés qui veulent votre peau pour ce que vous êtes (et non pour ce que vous faites) réclame un minimum de vigilance ; sans quoi l’on verserait dans l’inconscience. Est-ce avoir peur que d’être vigilant ?

Par ailleurs, est-ce que les jeunes gens d’Ispahan n’ont pas, eux aussi, peur de la police religieuse ? Que dire des internautes chinois face à la police politique, ou des prisonniers voués au Laogaï – le goulag chinois ? Ne sont-ils pas, et ô combien plus que nous, sous l’emprise d’une peur démesurée ?

Approximations


Il faudrait, pour peindre la carte de l’Occident aux couleurs de la peur, disposer d’analyses plus solides. Ce même défaut parcourt l’ensemble de l’essai : dès la préface (page 14) l’on apprend que le monde s’est « radicalement transformé » en 2008 et 2009 car « l’espoir et la peur semblent s’y être développés, en parallèle, de façon exponentielle ».

« De façon exponentielle » signifie, au sens commun, en augmentation constante et constamment accélérée. Elle reflète une envolée démesurée. On voudrait savoir sur quels éléments l’auteur se fonde pour avancer cette impression si catégorique, d’autant plus que la « radicale transformation » du monde pendant cette période n’est pas flagrante au non expert. Certes, une violente crise économique éclata en septembre 2008. Avec quelles conséquences ? Des pays ont-ils été rayés de la carte ? A-t-on assassiné les dirigeants du G20 ? Une bombe sale aurait-t-elle massacré une capitale européenne ? Le glacis soviétique est-il réapparu ? Un gouvernement fasciste a pris la tête des USA ? La Californie a fait sécession ? L’Afrique a-t-elle été décimée par la grippe aviaire ? L’arme nucléaire aurait-elle été utilisée ?

Le monde change, c’est un truisme, mais qu’il ait radicalement changé entre 2008 et 2009 est, jusqu’à plus ample informé, une vague impression plus que le fruit d’une analyse raisonnée. Étrange rapport aux bouleversements du monde, puisque l’on lit page 31 que « la domination de l’Occident sur le monde commence à la fin du XVIIIe siècle avec le Raj Indien » et non, comme l’annoncent les livres d’histoire, à la conquête des Amériques.


Un livre d’opinions


Le livre prêterait moins le flanc à la critique si l’auteur assumait son choix de proférer des opinions, et non des analyses. Prenons une phrase comme (p. 72) : « d’une façon générale, notre définition de l’Asie comme continent de l’espoir, comprenant les Philippines ou l’Indonésie – qualifiées par leurs remarquables progrès économiques -, est à la fois orientée et un peu exagérée ; elle n’en reste pas moins fondamentalement juste ». Elle rend bien l’impression d’à peu près qui parcourt l’ensemble du livre. Grosso modo, c’est ainsi, comme je vous l’écris, assure l’auteur ; même si ici ou là j’en fais trop, j’escamote, je brode, j’en rajoute, qu’importe ! – puisque, en définitive, j’ai raison.

En bon Européen, Dominique Moïsi n’oublie pas le traditionnel couplet anti-Américain. Ah, ces droits de l’homme « que l’Amérique oublie souvent de mettre en pratique » (page 76). Cette très ancienne accusation, fille de l’obsession antiaméricaine, méritait plus de nuance, davantage de précision ; dire que Guantanamo est une honte et Abu Ghraib une infamie n’est pas une analyse. C’est un avis ordinaire, sans valeur en soi. Les questions qui valent sont : les droits de l’homme ont-ils été bafoués ? Si oui, dans quelle mesure ? Par quelle autorité ? Comment a réagi la Cour Suprême ? Les responsables, s’il y a lieu, ont-ils été jugés ? Les jugements ont-ils été appliqués ? Et ainsi de suite. Autant de points dont l’éclaircissement permettrait de valider – ou non – l’accusation de manquements fréquents aux droits de l’homme par les États-unis. Cette analyse élémentaire devrait permettre de comprendre les faits et d’aller au-delà de l’opinion basique. N’est-ce pas, précisément, ce que l’on attend d’un spécialiste ? La pertinence d’un Jean-François Revel, ici, fait cruellement défaut.

Signalons quelques fautes de conjugaison : page 18, « s’ils devaient réussir, ce seraient par eux-mêmes individuellement » ; page 126, « celle qui garanti l’égalité des sexes ». Le style est trop souvent impersonnel et bancal : « Le pétrole et le gaz russes, ainsi que la richesse qu’ils confèrent, n’ont pas vocation à l’amélioration de la vie sur terre » (p. 32). On ignorait que le pétrole et le gaz « avaient vocation » à quoi que ce soit.

Page suivante, le très laid « Peuple caméléon, ils peuvent imiter… », ou encore (p. 91) « le Japon est la preuve vivante que modernité et occidentalisation ne sont pas synonymes » - et ainsi de suite. Il est exact que si un ouvrage écrit en anglais par un Français, et traduit ensuite en langue française, peut comporter quelques bizarreries, il n’en reste pas moins vrai que l’éditeur n’a pas été très pointilleux dans sa relecture. Et que penser d’une phrase comme (p. 83) « à la différence de l’Angleterre, la Chine n’est pas une île » ? Articuler que l’Angleterre est une île aurait valu, il n’y a pas si longtemps, le bonnet d’âne au collégien étourdi.

Le livre de Dominique Moïsi est mal installé. Il s’annonce comme une alternative aux thèses de Francis Fukuyama et Samuel Huntington, sans avoir les moyens de son ambition. C’est un recueil d’opinions, décrivant le monde actuel à très grosses mailles sans véritablement donner les moyens de comprendre les enjeux. Car si j’annonce que les Chinois sont à la fois bercés d’espoir et devant de graves défis, je me prépare à avoir raison dans tous les cas de figure. Que la Chine devienne le pays sans partage de la mondialisation, et je pourrai annoncer l’avoir prédit au nom de la culture d’espoir. Si en revanche le géant peine à poursuivre son ascension ou s’effondre, je déclarerai sans plus de difficulté avoir parfaitement entrevu l’ampleur des défis posés aux Chinois, qu’une seule culture d’espoir ne suffisait évidemment pas à surmonter.

A ce titre, les deux descriptions du monde en 2025 proposées en fin d’ouvrage sont éloquentes. Quelle est donc la valeur d’une analyse permettant d’envisager le tout et son contraire ? Le procédé fait irrésistiblement songer aux diagnostics des médecins de Molière pour lesquels un malade mourait malgré eux mais guérissait par la grâce de leurs prétendus soins.

Géopolitique de l’ordinaire


Il y a deux manières d’innover en géopolitique. La première est d’annoncer des choses surprenantes, en appuyant le discours sur des sources et un raisonnement solides. C’est ce que fait Francis Fukuyama dans La fin de l’histoire et le dernier homme.

La deuxième est de présenter une thèse classique mais en l’étayant par des raisonnements foncièrement originaux : une manière d’éclairer différemment un tableau déjà connu pour mettre en valeur des perspectives insoupçonnées.

Or, La géopolitique de l’émotion ne joue sur aucun des deux registres : ce livre énonce des idées courantes, appuyées par des faits contestables.

On a déjà évoqué les faits, parlons des idées. La Chine est un monstre commercial en devenir, mais confronté à de graves défis ? L’idée était peut-être neuve, il y a trente ou quarante ans. Le Japon est miné par le vieillissement de la population ? On le sait depuis un demi-siècle, au bas mot. Le monde musulman souffre de son incapacité à embrasser la modernité ? Mais le débat, comme on l’a dit, était déjà soulevé par Ibn Khaldoun, au Moyen-Âge. L'Afrique, en proie à la misère et aux massacres, et l'Amérique Latine, partagée entre populisme et raison ? On pensait déjà le savoir. L'Europe craint d’être supplantée par les États-unis ? Cette hantise ne remonte nullement à la fin de la première guerre mondiale, comme le dit Dominique Moïsi, mais bien avant encore, puisque Émile Zola, par exemple, la mentionne explicitement dans son roman La terre.

Le soupçon de crise profonde engageant le déclin de l’Amérique est quant à lui suffisamment ancien (et jusqu’à aujourd’hui démenti par les faits) pour qu’il ne puisse être accepté sans plus d’arguments.

L’on s’étonne, pour finir, qu’il n’y ait eu personne, chez Flammarion, pour attirer l’attention de l’auteur sur le contresens qu’il commet au sujet de Fukuyama. La géopolitique de l’émotion et La fin de l’histoire et le dernier homme sont portant publiés dans deux collections voisines à la même couverture jaune. Quand le Français écrit :

« C’est l’achèvement de [l’« ère des idéologies » du XXe siècle] qui fit dire à Francis Fukuyama – à tort bien sûr, car ce ne sera jamais vrai – que l’histoire elle-même était parvenue à son terme »

ne se rend-il pas compte qu’il tombe dans un travers grossier, celui de juger un livre sur son seul titre ? Pourtant, Fukuyama lui-même prend soin de démonter cette méprise dès les premières pages de son essai (je souligne) :

« Ce dont je suggérais la fin n’était évidemment pas l’histoire comme succession d’événements, mais l’Histoire, c'est-à-dire un processus simple et cohérent d’évolution qui prenait en compte l’expérience de tous les peuples en même temps. Cette acception de l’histoire est très proche de celle du grand philosophe allemand G. W. F. Hegel. »

Pour le dire autrement, Fukuyama pose la question de savoir si le modèle de démocratie libérale (au sens large : ce terme ne désigne pas forcément l'Amérique capitaliste mais tout régime réellement démocratique, de gauche comme de droite) ne répond pas aux plus intimes aspirations de l'homme, reprenant l'intuition de Hegel voyant les troupes de Napoléon défiler sous ses fenêtres.

Du reste, la simple lecture du livre aurait suffi à lever le doute. Par exemple, dans le chapitre intitulé Intérêt nationaux, l’Américain annonce des événements à venir « cataclysmiques et sanglants » à cause du possible éclatement de la Yougoslavie – rappelons l’année de l’essai : 1992. Est-ce là la pensée naïve de quelqu’un célébrant le terme de l’histoire ? D'autant plus qu'il envisage, dans sa conclusion, l'hypothèse que nous ne sommes pas encore parvenus à cette fameuse fin de l’histoire.

Autant d’éléments qui attestent le sérieux et la valeur de la pensée de Fukuyama ; l’on regrette d’autant plus que le Français, « l’un des meilleurs spécialistes des questions internationales », soit pourtant incapable de poser une alternative d’une même valeur intellectuelle.


Références


La géopolitique de l’émotion – Comment les cultures de peur, d’humiliation et d’espoir façonnent le monde
Dominique Moïsi
Traduit de l’anglais par François Boisivon
Champs actuel 954, Flammarion, 2010
ISBN 978-2-0812-3495-6
Prix France 8 €

jeudi 11 mars 2010

Chroniques de la deuxième guerre de Cent ans

Je suis né dans la deuxième moitié de la Guerre de Cent ans. Oh, pas celle de Jeanne la pucelle et des escarmouches avec nos bien-aimés ennemis anglais, pas du tout. Celle guerre-là était bien folklorique, aimable même en regard de la deuxième, celle que j’ai connue. Bien sûr, nous avons encore le regard tout embrumé par l’histoire récente. Depuis le brouillard mortel des gaz de combat, les tranchées jonchées de cadavres, l’effroi inédit d’un front sans fin, ce défi à l’histoire ; puis, la paix venue, l’essor de régimes totalitaires tout aussi inattendus, la haine officialisée, les exterminations industrielles, génocides ; bientôt la destruction totale de ville immenses, avec tout ce qui y vivait ; la victoire contre un système dictatorial qu’il fallu ensuite payer, si chèrement, auprès d’une dictature encore pire et dont nous avions cru bon de faire un temps notre alliée. L’impuissance des démocraties ; la lente faillite des régimes autoritaires et le brutal mais si prévisible effondrement communiste ; et aujourd’hui le défi de l’Islam. Tout cela est l’histoire de mon époque, d’une guerre bientôt centenaire. Elle a commencé en 1914.


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L’on sort atterré de la lecture du Passé d’une illusion, le livre de François Furet. Furet était un historien de gauche. La précision est indispensable sans quoi on ne comprendrait pas à quel point il est important pour lui de détruire nos idées reçues sur le communisme, la première guerre mondiale et la montée des totalitarismes. Il prend soin de nous présenter les idées maîtresses de son livre d’une manière presque anodine, au détour d’une phrase, pour les reprendre et les développer quelques paragraphes plus bas. Et encore lui faut-il insister, varier les effets, les perspectives, atteindre le but de la compréhension. Étant de gauche il connaît les blocages, les réflexes de ses lecteurs de gauche. Il lui faut démonter les idées reçues avec la prudence d’un démineur, la dextérité d’un médecin autopsiant avec le plus grand soin le grand cadavre à la renverse. Effet garanti. Son livre est un brûlot, mais un brûlot froid, réfléchi, sobre et compréhensif envers le lecteur - redoutablement efficace.

L’un de ses objectifs est d’écarter la vision finaliste de l’histoire. Cet héritage du marxisme imprègne notre façon de voir. Regardons en nous-même : il est presque inéluctable de voir en Hitler l’aboutissement d’un processus naturel, mélange d’antisémitisme, de frustration après la défaite et de populisme. Si ce n’était pas Hitler, cela aurait été un autre tout aussi abominable.Furet anéantit pourtant cette causalité. Rien ne saurait expliquer Hitler sans Hitler lui-même, nous dit-il, cette apparition sans aucun précédent sur la scène politique et contre laquelle les anciennes recette ne pouvaient pas fonctionner. C’est la même chose avec les bolcheviques, d’ailleurs. La révolution d’octobre 1917 pose au monde un cas inouï, qu’il est vain de vouloir traiter comme les événements du passé. C’est ce caractère inédit qui n’a pas été compris à l’époque, et systématiquement sous-estimé dans son devenir. L’est-il mieux aujourd’hui ?

Le débat est difficile. Les susceptibilités sont à fleur de peau. Personne ne se prétendrait plus nazi, hormis quelques provocateurs ou détraqués. Qu’en est-il des communistes ? Car l’égalité entre nazisme et communisme, en terme d’horreurs inhumaines, est ici clairement posée. Et il n’est pas certain que le premier soit le pire. Cette question est tabou pour les gens de ma génération. J’ai eu des amis communistes, sans avoir jamais vu en eux des monstres, qu’ils n’étaient de toute évidence pas. Leur affirmer que leur idéologie était encore plus démentielle et meurtrière que le nazisme m’aurait été impossible, si d’aventure je l’aurais pensé. Je regarde mes collègues de bureau, grosso modo plus jeunes d’une décennie. Ils étaient encore adolescents quand le Mur de Berlin a été détruit. Ils n’ont pas mes scrupules. Les jeunes générations seraient-elles plus lucides sur la nature du communisme ? Je n’en sais rien. Elles n’ont pas grandi dans une société où l’école célébrait la RDA comme quatrième puissance industrielle d’Europe, où URSS et USA étaient renvoyés dos à dos, où les commentateurs un peu critiques du PCF étaient illico catégorisés comme fachos. Cette époque ténébreuse est derrière nous. On peut se demander si la sulfureuse révélation du Livre Noir du Communisme, il y a un peu plus de 10 ans, n’a pas finalement pénétré la conscience publique. Le scandale du stalinisme ne fait plus débat. Celui de Mao Tsé Toung et des Khmers rouges non plus, on veut le croire.


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Fidel Castro a encore ses défenseurs. Sont-ils populaires ? Sont-ils crus ? La réponse est ardue. Elle s’inscrit vraisemblablement dans les scores électoraux du parti de Besancenot, auteur d’un livre sur Che Gevara, figure romantique d’un tortionnaire impitoyable. On aimerait que le Che incarnât la lutte d’un monde pauvre contre un destin injuste. C’est sur ce souhait sincère et partagé que s’est construite sa légende. Dommage qu’il ne s’agisse, précisément, que de légende. Dire cela, et le dire ainsi, est choquant. Et tant que cela reste choquant, au-delà de cercles obnubilés par l’idéologie et le déni de réalité, on peut considérer que le combat pour une meilleure connaissance du passé communiste reste d’actualité.

Le parti d’Olivier Besancenot, ex Ligue Communiste Révolutionnaire, se nomme NPA. Nouveau Parti Anticapitaliste. Difficile de ne pas faire le rapprochement avec la haine du libéralisme dépeinte par Furet au début de son livre. Car cette haine du libéralisme est très précisément ce qui rapproche intimement les idéologies totalitaires. Hitler pourfendait le bolchevique tout en manœuvrant en cachette pour réorganiser ses forces armées avec l’aide des Soviétiques. Staline voyait en Hitler un « fasciste comme les autres » - étant entendu que tout ce qui n’était pas communiste était fasciste. Mais au moins, un fasciste capable d’enrayer l’émergence d’un second pôle bolchevique en Allemagne. Staline, voyez-vous, avait sa fierté. Il ne voulait partager avec personne le flambeau du nouveau monde. Et Staline comme Hitler s’entendaient comme larrons en foire autour d’un ennemi commun. Le libéral. Le juif, le bourgeois, le profiteur, le responsable de la défaite. Les raisons ne manquent pas. La haine du libéral cimente à un point insensé les deux totalitarismes. Qu’ils se vouent une aversion féroce entre eux est aussi exact, mais cette haine n’est rien comparée à celle professée envers les bourgeois-juifs-libéraux. Hitler annonce annexer la terre des Slaves ? Staline le sait. Mais il sait aussi que le Führer sert ses propres intérêts en nettoyant l’occident de la race maudite, et cela seul compte – hâter la fin de l’histoire.

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Je ne compare évidemment Olivier Besancenot à aucun de ces deux tyrans. Son discours, à ma connaissance, n’est jamais haineux, et me paraît porté par une sincérité manifeste. Je souligne seulement l’ascendance peu engageante du courant de pensée qu’il représente. Je ne crois pas que l’on puisse s’afficher anticapitaliste sans dommage. Que l’on me comprenne bien : je ne supporte pas plus qu’un autre l’image du patron gros plein de soupe, havane au bec, exploiteur sans état d’âme. Le salaire exorbitant de certains patrons me laisse aussi pantois que tout un chacun. Mais je ne pense pas une seconde que la réponse à ces scandales soit dans une posture antilibérale. Les lois pour interdire le travail des enfants, autoriser les grèves et les syndicats, mesurer le nombre d’heures de travail parmi tant d’autres avancées sociales, ont toutes été appliquées dans des sociétés capitalistes. Mieux encore : avant même l’existence d’un parti communiste, puisqu’elles remontent au XIXe siècle. Elles ont donc été votées par des adeptes, à des degrés divers, de la liberté d’entreprendre. Inversement, il ne faisait pas bon être employé dans une société communiste au XXe siècle. Où était la liberté syndicale ? Les entreprises des pays socialistes étaient si peu viables qu’elles ont disparu avec les régimes qui les protégeaient. Trop polluantes, trop arriérées, trop coûteuses, incapables d’innovation, sclérosées. Elles ne survivaient que sous transfusion. Au rebours, tous les domaines relatifs à l’armement, à l’espionnage et à la déstabilisation du monde libre florissaient. On ne saurait trouver meilleure illustration du délire socialiste, créature de Frankenstein éperdument indifférente au sort de son peuple et entièrement vouée à un but fanatique.

Le grand soir – la destruction brutale du système capitaliste, miné de l’intérieur par ses propres contradictions, comme une vieille chaumière vermoulue – est le mythe récurrent de la pensée marxiste. On se dépêche de l’exhiber promptement, revêtu d’habit clinquants, à chaque crise du capitalisme. Revoilà Marx réexpliqué dans la presse magazine, mis à l’honneur des têtes de gondoles à la FNAC ou Carrefour, défendu par des philosophes prolixes et bien-pensants dans les cercles culturels en deuxième partie de soirée.

Puis, la crise s’apaise. Les marchés se reforment, la consommation reprend. La classe politique se reprend à envisager l’avenir, un avenir tout sauf marxiste. La dictature du prolétariat en guise de fin de l’histoire, la réponse à nos interrogations ? Mais personne n’y pense, voyons ! Une solution est trouvée dans le libéralisme. L’on change les prérogatives de l’État, pas assez présent là, omnipotent ici. On renfloue certains secteurs. Bref : on aménage la société libérale.

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Marx peut attendre. Une autre crise, plus sévère, peut-être ; la chute des États-unis d’Amérique, sûrement ; mais pas de grand soir. On a bien patienté 150 années. Toutes les solutions alternatives au système libéral ont tourné à la tragédie : tel est le miroir que nous tend le XXe siècle. Cela ne signifie pas que le libéralisme est la solution. Loin de là : c’est simplement le socle qui permet à une solution démocratique de s’épanouir. Mais la promesse n’est pas l’acte. Condition nécessaire, pas suffisante, diraient les matheux. Bien des sociétés libérales ont mal tourné, hélas ! alors qu’aucune société communiste n’a bien tourné – pas le moindre exemple à travers le monde et plusieurs dizaines d’expérimentations, jugées toutes plus prometteuses les unes que les autres.

J’ai regardé, comme des millions de Français, la série Apocalypse consacrée à la 2de guerre mondiale. Plusieurs choses m’ont frappé, mais je n’en citerai qu’une seule : la série se termine sur l’image d’une petite fille anglaise inscrivant The end sur une bombe allemande non explosée. La fin de quoi ? De la guerre ? On pouvait le croire il y a encore 20 ou 40 ans. On sait aujourd’hui que l’armistice n’était qu’une étape dans le long combat des démocraties libérales contre le totalitarisme. Hitler, Mussolini et Hirohito vaincus, mais Staline plus que jamais debout, pétant de santé et auréolé d’un prestige inimaginable. Voilà au sortir de l’armistice la nouvelle donne de l’univers. Et un Staline qui envahit, au nom du refus de l’impérialisme, l’Europe centrale et carpatique, imposant le talon de fer aux peuples à peine libérés ; une idéologie qui réussira à s’imposer, pour leur malheur, aux mouvements légitimes de décolonisation, en Asie ou en Afrique, et qui partout engendrera corruption, famines et déportations.

Était-ce cela, la paix rêvée ? Les démocraties, lasses d’une guerre sans nom, n’avaient sans doute pas les moyens de remettre le couvert contre les Soviétiques. Les faire passer pour des alliés contre le fascisme – en dépit de Rapallo, du pacte germano-soviétique, du dépeçage de la Pologne et de Katyn, autant d’évidences pourtant niées avec force – était pour nous, qui sommes de ce côté-ci de l’Europe, un moyen de relativiser notre propre impuissance (on n’ose dire lâcheté) face au communisme. Un gage de bonne conscience. Une paix précaire au lieu d’une troisième guerre mondiale.


* *


Telle était donc la situation au lendemain de la guerre : sûrement pas une paix satisfaisante, assurément pas The end comme la série Apocalypse voudrait nous le faire croire. Ou bien cela signifierait que nous n’avons rien compris. Comment ignorer aujourd’hui Orwell, Soljenitsyne, Chalamov, Furet, Revel ? L’aventure sans précédent du XXe siècle a commencé en 1914 pour s’achever, peut-être, en 1990, par la destruction – je n’écris pas la chute, terme évidemment trop passif – du Mur de Berlin, l’entrée du bloc de l’Est dans les démocraties libérales. Ou peut-être en 1999 par la défaite du régime rouge-brun du Serbe Milosevic. Ou peut-être encore dans une date à venir par l’effondrement de la Chine, victime du mariage contre-nature entre capitalisme et marxisme, ou encore la disparition de la menace islamique finalement éteinte par les démocraties.

Nos descendants sauront mieux que nous le dire avec la salutaire distance du temps écoulé. Et peut-être penseront-ils à nous comme les derniers témoins d’une Guerre de Cent ans – pas celle de la Pucelle Jeanne, hélas, mais bien celle de la plus terrifiante période de l’humanité : celle du Siècle des Ombres.

samedi 6 février 2010

Moartea unei legende


Zilele trecute revista The Lancet a retras din arhive faimosul articol in care dom' doctor Wakefield sustinea ca a demonstrat legatura intre vaccinul ROR si autism. E a doua oara in 12 ani cand revista recunoaste ca n-ar fi trebuit sa publice "cercetarile" respective.
Articolul fusese deja infirmat de cercetarile ulterioare, nu numai ca rezultatele nu fusesera niciodata reproduse dar chiar fusesera infirmate de alte studii.
Mai mult, in 2004 se retrasesera deja 10 din cei 13 autori cand o ancheta jurnalistica demonstrase ca cei 12 copii folositi la studiu erau implicati in procese contra producatorilor de... vaccin si ca fusesera recomandati de o firma de avocati.

Povestea parea incheiata da
ca Consiliul medicilor din Marea britanie n-ar fi publicat un raport de 143 de pagini in care se vorbeste despre incalcarea eticii medicale prin utilizarea de examene invazive la copii si care contine expresii edificatoare ca "necinstit", "iresponsabil" sau "inducere in eroare"...

Din pacate articolul respectiv a lasat in urma lui o scadere dramatica a ratei de imunizare in cateva tari, intoarcerea rujeolei in zone in care era aproape eradicata, cateva morminte de copii care au avut ghinionul sa aiba parinti "informati", alte cateva sute cu sechele pe viata si o secta antivaccinalista isterica.

Moartea unei legende? Probabil ca nu, secta antivaccinalista isi apara guru si au manifestat in fata cladirii londoneze a Consiliului medical... Ceea ce confirma faptul ca sectele nu sunt interesate de studii si cercetari medicale ci doar de propriile credinte in irational.

vendredi 5 février 2010

Denialism = negationism (ne) stiintific



Sau folosirea unor tactici retorice pentru a lasa sa se inteleaga ca exista o dezbatere pe o anumita tema cand de fapt nu e cazul.

Mod de intrebuintare:

1) Conspiratia: lumea nu e de acord cu tine? E chiar dovada ca ai dreptate. Interese puternice sunt in joc deci e obligatoriu sa fi contrazis. Compara-te cu genii care n-au fost recunoscute imediat, Galilei, Einstein. Nu cumva sa mentionezi insa ca acestia si-au demonstrat teoriile si n-au asteptat sa fie crezuti pe cuvant.

2) Selectivitatea: un studiu stiintific pare sa-ti confirme teoria in timp ce alte cateva mii o demonteaza? Nu-i nimic, citeaza la nesfarsit primul studiu si nu cumva sa le deschizi macar pe celelalte!

3) Falsii experti : gaseste o personalitate cu cele mai impresionante titluri posibile care sa fie de acord cu tine. Atentie mare sa nu mentionezi ca persoana respectiva n-are absolut nici o autoritate in domeniul in care se exprima.

4) Asteptarile imposibile: cere link catre un studiu stiintific care sa demonstreze ca n-ai dreptate. Daca ti se ofera, spune ca nu e valabil, ca ar fi trebuit facut in alta tara, in alt secol, pe alt esantion, cu alte milioane de cazuri etc. Schimba criteriile in functie de raspunsurile pe care le primesti.

5) erorile de logica: foloseste-le din belsug. De exemplu, te-ai oprit la un semafor si ziua urmatoare te-ai imbolnavit de gripa porcina. Concluzie: semafoarele sunt periculoase si trebuie interzise !

Exemple de negationism (ne) stiintific:
Miscarea anti-vaccinalista
Creationismul / Intelligent Design
Negationismul incalzirii globale
Negarea atentatelor din 11 septembrie - teoria complotului
Negarea existentei HIV
Negarea holocaustului
etc

jeudi 10 décembre 2009

Pour la Suisse

Alors, fascistes, les Suisses ? L’unanimité des réactions de la presse française, au lendemain du résultat de la votation sur les minarets, pose benoîtement la question. Circonstances aggravantes : le seul parti qui chez nous se félicite du choix de nos voisins est le Front National. Pourtant à y regarder de plus près les choses ne sont pas si tranchées. Ne trouve-t-on pas, parmi les partisans des minarets, quelques individus aussi peu recommandables, pour le moins, que nos brailleurs du FN ? Je ne sache pas que Kadhafi, par exemple, soit un parangon d’humanité et de tolérance ; pas plus que d’autres dignitaires indétrônables du Moyen-Orient, d’Afrique ou d’Asie du Sud-Est, tous ulcérés par la décision suisse.
L’on ne sera certes pas plus avancés après avoir renvoyé dos à dos les extrémistes des deux camps, du moins aura-t-on supprimé le préjugé que les « fachos » ne sont que dans le camp du Oui.

Parlons de la question posée, en examinant quelques réactions courantes. Est-il besoin d’être fasciste pour se prononcer contre la construction d’édifices religieux faits pour être vus, et de loin ? Est-ce être raciste que de se prononcer contre une religion ? Et est-ce se prononcer contre une religion que de refuser l’une de ses plus voyantes manifestations ? Car, pourtant, les églises ne vous choquent pas, alors pourquoi pas des minarets ? entend-on demander ici et là.

Questions en vérité sans objet. A titre personnel, la construction d’un nouveau lieu de culte, quel qu’il soit, va à l’encontre de mes convictions selon lesquelles tout effort architectural et financier devrait privilégier la culture, l’ouverture, la santé – en un mot, la science et non la croyance. C’est pourquoi une nouvelle église m’attristerait tout autant qu’un édifice dédié à tout autre croyance.

Mais il y a plus, et je ne crois pas que le nœud du débat se trouve ici. L’Islam n’est pas qu’une religion. C’est une règle de vie, avec ses principes sociaux, ses exigences, ses lois. Dire non aux minarets, c’est aussi prononcer une défiance vis-à-vis de telles règles. Le rédacteur en chef de Libération se moquait de l’ampleur de ce vote dans les cantons où précisément les Musulmans sont le moins nombreux, comme si les électeurs avaient matière à se plaindre en la matière :

« La force absurde du préjugé se vérifie d’autant plus que ce sont les cantons où il y le moins de musulmans qui ont le plus approuvé la mesure anti-islam réclamée par la droite extrême » (Libération du 30/11/2009)

Curieux, cet argument l’est à plusieurs titres.

D’abord, nul besoin d’être confronté quotidiennement à un phénomène pour porter un jugement sur ses manifestations. Ce serait bien la peine d’accéder à une myriade de sources d’information, sur tous les supports et à tout moment de la journée, pour ne se prononcer en définitive que sur les événements qui se produiraient chez soi, au coin de sa rue !

Laurent Joffrin parle de « peur irraisonnée de l’islam ». Irraisonnée ? Il me semble qu’au contraire des raisons existent. N’est-ce pas au nom de l’Islam que des attentats sont régulièrement perpétrés en Europe et ailleurs ? Et n’apprend-on pas tout aussi régulièrement que de nouveaux attentats ont pu être déjoués, ce qui tendrait à prouver que la volonté destructrice des fondamentalistes ne faiblit pas ? Parler de « peur irraisonnée » semble dès lors bien mal venu. L’expression enferme les Suisses dans une vision paranoïaque, ce qui n’est pas en soi bien plus subtil que d’enfermer tous les Musulmans dans une vision fondamentaliste.

Ensuite, faudrait-il s’étonner que, mécaniquement, l’ampleur du vote pro minarets soit plus favorable dans les cantons où se trouvent le plus de Musulmans ? Cette causalité élémentaire a semble-t-il échappé à Laurent Joffrin, qui n’est pas le plus à blâmer, pourtant, de nos commentateurs de la vie publique.

La faculté d’adaptation de la religion musulmane aux sociétés européennes est ici clairement en question. Ce qui heurte, ce ne sont pas tant les manifestations des Fous des Dieu, au Moyen-Orient ou en Europe, dont l’actualité ressasse chaque semaine les massacres, attentats ou exécutions, que l’absence de réaction des Musulmans modérés dans nos sociétés. J’aurais tant aimé voir l’Islam des lumières manifester sa haine des extrémistes quand Théo Van Gogh a été égorgé ou quand le président iranien menace de rayer Israël de la carte. Hélas, je n’ai rien vu de tel, de même que je n’avais rien vu quand des fondamentalistes appelaient à exécuter Salman Rushdie, coupable d’avoir brossé, et avec quel esprit ! le Prophète abusé par le Malin dans les Versets Sataniques. Ce silence pèse sur la société, laisse croire que le seul Islam tolère par son mutisme les pires horreurs, et – c’est le comble - justifie par réaction la position de nos propres extrémistes. La religion de paix tolère-t-elle en son sein des fauteurs de guerre ? Une clarification exemplaire des dignitaires musulmans, et massivement appuyée par tous les fidèles attachés à la démocratie, serait, de ce point de vue, la meilleure des réponses.

Car il en existe, des musulmans laïques. Mon ami Hicham, un verre de liqueur capiteuse en main, commentait d’un rire rabelaisien les frasques des barbus et ne crachait pas sur de belles côtelettes de porc. Pourtant, musulman, certes, il l’était ; mais il l’était tout autant que moi suis chrétien, en dépit de mon athéisme. Je me souviens comment il venait m’interroger sur des choses pour moi évidentes mais que personne n’avait jamais pris soin de lui enseigner, et surtout pas l’école de son pays. Qu’est-ce que l’évolution ? Qui était Darwin ? Pourquoi tant de bruit autour de la Shoah ? Alors, je ramassais mes souvenirs et tâchais de les lui faire partager. Il était stupéfait par ce que je lui disais, opposait les arguments des religieux dont on lui avait bourré le crâne, demeurait toujours sceptique mais remué de choses nouvelles, intérieurement bouleversé. Et un jour il changea, sans renier sa culture, sa religion, son passé, il sut qu’une autre histoire existait, que la version des faits dont on lui avait saturé l’esprit depuis des décennies croulait sous l’exercice de la raison.
Et moi aussi je changeai ; je m’aperçus, effaré, que d’autres hommes n’avaient jamais eu le minimum de savoir qui leur permettrait de questionner leur vision du monde, je sus que certains d’entre eux, quoique brillants étudiants, n’avaient pas les moyens de la lucidité. Et surtout je compris qu’un homme qui réfléchit et examine les faits peut devenir athée. Encore faut-il que ces faits-là lui soient enseignés…

On a beaucoup déploré « l’intolérance » des Suisses. Magie de la rhétorique, misère du sens… L’intolérance, ce n’est certainement pas rejeter la manifestation d’une croyance, pas plus que la tolérance serait d’accepter bouche bée la moindre vocifération d’un représentant religieux.
L’intolérance c’est très précisément l’usage de la violence pour empêcher l’expression d’une liberté. Ainsi les autodafés, les polices politiques, l’emprisonnement des opposants pour leurs idées, la lapidation des pécheresses ou l’exécution des apostats. Or un vote démocratique est exactement l’inverse d’un acte violent, qu’il rend inutile et dérisoire. Limiter démocratiquement l’expression d’une religion n’est pas de l’intolérance, c’est de la démocratie.

Faut-il veiller à ne pas blesser les croyants ? Un curieux consensus paraît s’imposer à chaque poussée de fièvre. Ne heurtons pas les convictions, surtout ! Pas pitié, pas de provocation, pas d’huile sur le feu. Le croyant, blessé dans sa foi, ne risque-t-il pas de se sentir rejeté, et ne va-t-il pas rechercher auprès d’individus plus radicaux un confort que la société démocratique est incapable de lui offrir ?
Or, et c’est là un paradoxe parfois difficile à faire entendre, un citoyen attaché aux valeurs démocrates est par définition heurté par quantité de choses. Ses convictions sont combattues par d’autres convictions tout aussi respectables, mais opposées. Vous considérez que Fidel Castro est un tyran sanguinaire ? Vous pourrez entendre avec consternation Mme Mitterrand soutenir l’inverse à une heure de grande écoute. Il est au contraire à vos yeux l’un des derniers remparts contre le capitalisme galopant ? Les commentaires politiques d’un Eric Zemmour ne manqueront pas dès lors de vous hérisser. Il suffit à tout un chacun de contempler la devanture d’un kiosque à journaux pour trouver maintes opinions inconciliables et également autorisées, car ainsi est la démocratie – l’inconfort institutionnel.

Vivre en démocratie, c’est accepter l’inconfort, s’en faire une raison même car là est le secret du vivre ensemble. Nos sociétés sont celles où une part d’inconfort mesurée (c’est-à-dire : conforme aux limites de la loi des hommes) est nécessaire pour, précisément, rendre la vie le plus confortable possible.

Cela reste à comprendre de la part de ceux qui s’offusquent que l’on puisse blesser des croyants. Car l’on n’en finirait pas de dresser la liste des meurtrissures. Que l’Homme descende d’un primate n’est pas une opinion, c’est un fait, et ce fait blesse les fondamentalistes. Vais-je donc travestir la vérité, mentir sur le réel, pour complaire aux braves croyants ? Faut-il modifier nos programmes scolaires ? Prévoir des itinéraires inoffensifs dans nos Musées d’Histoire Naturelle afin que les fidèles ni croisent ni squelette de Brontosaure, ni reconstitution d’Australopithèques, ni quoi que ce soit qui puisse heurter leur foi en la Création divine ? Ne faudrait-il pas, à ce titre, voiler la façade même de ces musées, dont la simple existence blesserait à coup sûr le regard des pratiquants ?

Devrai-je nier l’égalité devant la loi de l’homme et de la femme, même si des écrits religieux affirment l’inverse ? Attend-on de moi que je me refuse à commenter les enquêtes sur le « Saint-Suaire », dès lors qu’elles établissent sans grande surprise ni contredit la thèse du faux ? Que je taise la souffrance de l’animal que l’on égorge sans étourdissement préalable ? Faudrait-il que je me fasse négationniste en histoire pour taire les massacres perpétrés par tels adeptes d’une foi encore vivace ? M’abstiendrai-je de lire Don Quichotte de la Manche, d’écouter L'enlèvement au Sérail ou de savourer le monologue de Figaro sous prétexte que ces chefs-d’œuvre contiennent des allusions pas toujours très flatteuses pour l’Islam ? Surtout, ne blessons pas, vous dis-je ! Respect !

Et si par malheur je m’avisais de veiller à ne heurter personne, quand bien même j’aurais observé toutes les pratiques religieuses de mes semblables, qui m’assure que le plus inoffensif geste machinal n’aille pas déclencher l’ire de quelque obscure mais vindicative religion ? Swift, déjà, avait su donner une réjouissante illustration de la stupidité dogmatique en confrontant Gulliver aux Petit-Boutiens et Gros-Boutiens – ceux pour qui les œufs doivent être cassés par le petit bout, viscéralement opposés aux adeptes de la rupture du gros bout. L’absurdité de cette haine tenace et mortifère entre les croyances reflète parfaitement la consternation du libre-penseur confronté à la bêtise des dogmes, et le rire de Swift offre un incommensurable réconfort par-delà les âges à tous les esprits libres.

L’argument de la blessure infligée aux croyants est (si l’on me passe le mot) une hérésie en terre démocratique. C’est bien pour cela que l’on évoque le respect imprescriptible de la vie privée : son exact pendant est l’acceptation d’opinions contraires dans la vie publique. Ne pas comprendre cela, c’est nier la démocratie. Refuser cette blessure, c’est défendre un monde totalitaire.

D’aucuns ne se privent pas de souligner l’égoïsme des Suisses. Après tout, la Confédération Helvétique est la terre du secret bancaire, inestimable refuge pour la fortune des despotes plus ou moins avoués. Alors, comment s’étonner de ce geste de repli sur soi ?
A y regarder de plus près, cette thèse s’effondre. L’un des arguments avancés en faveur du Non à l’interdiction était précisément le manque à gagner en cas de victoire du Oui. Les grandes fortunes du Proche-Orient ou d’ailleurs allaient certainement prendre d’énergiques mesures économiques pour châtier le pays rebelle.
Le résultat du vote connu, la menace a aussitôt été mise à exécution, et il est vraisemblable que la Suisse n’a pas fini de payer son choix. Or, ces mesures de rétorsion étaient parfaitement attendues, et c’est en pleine connaissance de cause que les électeurs ont voté. Il est donc juste de souligner que les Suisses ont préféré l’expression d’un choix politique aux désavantages financiers de ce résultat. Est-ce là la démarche d’un peuple avant tout soucieux du confort économique, au détriment de tout autre conviction démocratique ? Il ne semble pas ; au contraire, et il faut s’en réjouir : le chantage de rétorsions financières n’a pas fait reculer la démocratie. Je précise que cela aurait été la même chose en sens inverse : si la perspective de perte de marché avait été liée à une victoire du Oui, il aurait fallu se féliciter de la victoire du Non – je veux souligner que le prétendu égoïsme des Suisses a en réalité fait long feu en face de l’expression populaire.

Alors, fascistes, les Suisses ? Il n’y a pas si longtemps, il était de rigueur de traiter de fasciste tout opposant au communisme. Ceux qui ont connu l’époque du remuant Georges Marchais, premier secrétaire du PCF pendant les années 70 et 80, n’auront aucun mal à s’en souvenir. Pire, la lutte ouvertement anticommuniste était alors laissée à un parti bien peu recommandable – le Front National, déjà.
Il est vraisemblable que cette attitude soit incompréhensible pour les jeunes générations, qui n’ont pas grandi dans l’illusion d’un Grand Frère philanthrope et égalitaire, précurseur d’un monde meilleur. Nous savons fort bien que rien de cela n’était vrai, et que le soviétisme fut (humainement, économiquement, culturellement) l’une des plus éprouvantes catastrophes de l’histoire.

La moindre des choses serait que nous tirions les leçons du passé. Si nous écartons les partisans sincères du totalitarisme, seuls des démocrates aveugles ou délibérément abusés, en dépit de leur intelligence, pouvaient soutenir l’URSS et ses sbires.
L’islamisme est-il le communisme du XXIe siècle ? Au vu des réflexes passionnels et idéologiques qui ont accueilli le choix suisse, laissant la seule opposition politique entre les mains d’un parti avarié, on serait enclin à penser que les idiots utiles ont trouvé matière à recycler leur combat en se posant en alliés d’une idéologie plus actuelle. Il est remarquable qu’une fois encore, cette lutte s’érige au nom de la pauvreté, de l’antiracisme, du tiers-mondisme – autant de vertus humanistes mises au service de causes pour le moins discutables.

lundi 9 novembre 2009

Un mur, mes collègues, Gorbatchev et moi

[J’ai été témoin d’une discussion politique sur mon lieu de travail. Comme il s’agissait de la commémoration de la chute du Mur, comme on dit, et que les échanges m’ont paru de haute volée en dépit de leur côté polémique certain, je me suis empressé de les noter, pour les restituer ci-dessous. Chacun jugera…]

Jean-Christophe : Tu as vu l’article du Monde ? « J'ai perdu, mais la perestroïka a gagné ». C’est évidemment Gorbatchev qui parle. Heureusement qu’il était là, lui, pour mettre fin au stalinisme…

Alfred : Tu rigoles ? C’est un pitre révisionniste, juste bon à dégoiser ses boniments à un gratte-papier manquant singulièrement d’à-propos. Que le fat n’ait point été englouti dans les abîmes de l’histoire est un incommensurable prodige. Mais qu’ils se taisent donc, lui et ses pairs au sourire sanguinolent, héros malgré eux d’événements trop dignes pour leurs moroses machinations.

J-C : Tu te crois où pour parler comme ça ? A l'Assemblée peut-être ? En plus, à t'entendre, je dois avoir raté un épisode. Parce que pour moi, la perestroïka, ça a eu du bon, non ? Je pense que ce qui ne t’a pas plu, c’est cette phrase du dernier dirigeant de l’URSS « laïque » : « Nos amis à l'Ouest semblent incapables de pardonner à Poutine d'avoir sorti le pays de ce chaos. La Russie a pu se redresser – bien sûr avec une petite aide de Dieu. Dieu s'est dit, OK, aidons un peu ce Poutine ! »
Eh oui, il y avait un peu de la sainte Russie au Kremlin… Je te trouve très dur avec lui… surtout pour un descendant de 1789-1848-1917.

Al. : Une pierre dans mon jardin. C'est vrai, je suis héritier des Lumières, mais n'oublie pas que la Révolution contient aussi les germes de la dictature. C'est peut-être cela la vraie distinction entre droite et gauche. Ceux pour qui la Révolution n'est que négative (la Terreur, l'amorce du totalitarisme...) contre ceux qui ne veulent voir dans ces événements que les progrès, les droits de l'homme, la laïcité, etc. Or les deux attitudes sont également imbéciles. Je crois qu'être de gauche n'interdit pas d'admettre les aspects terribles de la Révolution...

J-C : Bref, tu n'as pas répondu sur Gorbatchev, que je considère comme un héros.

Al. : Bah, il a bien le droit de mêler la politique à la religion… maintenant qu’il a été mis à la porte des responsabilités à coups de pied au derche, le drôle est inoffensif. Ce n’est pas cela qui me déçoit ; c’est le fait qu’il se fasse passer pour le sauveur des pays communistes alors qu’il a essayé de toutes ses forces d’en rester le souverain.

J-C : Première nouvelle ! C'est au contraire l'homme qui a ouvert les portes et permis la libération des peuples opprimés.

Al. : Je crois qu'il a pris acte de la faillite communiste et...

J-C : Faillite communiste ? C'est vite dit. Parlons du soviétisme plutôt.

Al. : Taratata. Il s'agissait bel et bien de communisme, même si cela heurte, et puis cesse de m'interrompre. Le gorbatchévisme c’était : assouplissons la dictature pour conserver des hommes à nous au pouvoir, en libéralisant l’économie pour faire passer la pilule. Soutirons des fonds monétaires considérables aux pays riches pour enrichir notre clique (et non pas comme on le croit : pour rénover des pays).

J-C : Et comment ! Il fallait bien de l'argent pour remettre à flot des pays ruinés, et de surcroît empêcher les populations de sombrer dans la famine et la maladie, non ?

Al. : Mais l'argent ne sert que s'il est réellement utilisé, et avec conscience... autant faire du bouche à bouche à un cadavre ! Or Gorbatchev voulait à la fois l'argent et le maintien d'une oligarchie qui ne disait pas son nom, sans aucun progrès notable pour les pays concernés. L’homme a été bien évidemment débordé par son projet chimérique, et les populations opprimées, qui ne se sont pas laissé embobiner par la manœuvre, contrairement à nous, ont renvoyé chez eux ou en prison tous les communistes, gorbatchéviens ou pas.

J-C : Mais certains de ces pays ont par la suite élu des communistes, me semble-t-il. Cela ruine ton argumentaire.

Al. : Pas du tout : voter pour un communiste n'est pas voter pour le communisme.

J-C : Mouais... N'empêche que le projet de Gorbatchev était bel et bien de restaurer la démocratie partout.

Al. : Attention ! N’oublions surtout pas que le projet politique de Gorbatchev a été scrupuleusement appliqué dans au moins un pays : la Roumanie. Faut-il rappeler que le grrrrand démocrate Ion Iliescu et l’immmmense gorbatchévien Petre Roman ont acclamé, au début des années 90, la force vive des mineurs venus par camions entiers réprimer à coup de barre de fer les manifestations étudiantes osant réclamer une vraie démocratie ? Car c’était cela, la perestroïka, c’était cela, Gorbatchev : partant du constat de la faillite communiste (sur laquelle tu me pardonneras d'insister), construire un pseudo libéralisme où l’état reste aux mains d’une mafia ; et noyer l’occident sous des affirmations de bonne volonté et des menaces du type « sans moi, le chaos ».

J-C : Point de vue intéressant.

Al. : Et pas très populaire, j'ai l'impression. En écoutant France Inter ce matin, je me suis rendu compte à quel point l’incongruité du socialisme à visage humain reste vive. Or, entre liberté et communisme, il faut choisir. Ce n’est pas un système contre un autre. C’est précisément le contraire : « tous les systèmes possibles » contre « un non-système ».

J-C : Là, tu pousses un peu loin. Je reconnais ton penchant pour la polémique.

[A ce moment précis, mon téléphone ayant sonné, je n’ai pas pu entendre la fin de l’échange, hormis quelques éclats de voix. Comme le sujet m'intéresse je vais tenter de relancer la discussion entre Jean-Christophe et Alfred ; peut-être pour compléter cet article ].

mardi 25 août 2009

Bucarest

Une ville à trous. Pas seulement dans les trottoirs, au beau milieu des rues ou dans les façades ; je parle de trous métaphoriques. Imaginez une morne banlieue aux murs recouverts de crasse, d’immenses boulevards bordés d’édifices laids. Là, des personnes sans passion se meuvent le long des murs, une vieille à la tête voilée fait la manche, des gamins malpropres se poursuivent en hurlant des cris tziganes. Quelques chiens faméliques et craintifs glissent leur nez au sein de poubelles éventrées. L’odeur sure des déchets n’oblige même pas les passants à un détour. Ici, c’est ainsi. Misère et fatalisme.

Un éclat : l’œil accroche le fronton d’une église. On ne la voit que depuis un certain angle. Un peu plus loin sur le trottoir, et seule l’immense et envahissante grisaille vient frapper le regard. Mais de là, en tournant les yeux, voici une merveille d’église orthodoxe. Elle est toute menue, écrasée entre deux géants de béton. Mais elle irradie sa beauté. Les églises orthodoxes ne sont jamais très grandes, ce qui ne fait qu’augmenter leur charme. Leurs murs sont bâtis de façon rugueuse mais régulière, comme l’écorce des conifères. Et au-dessus de leurs coupoles jumelles, des croix évidées servent de signal aux fidèles.

En dix ans j’ai vu la ville changer. Autrefois, des carrioles, des bêtes de trait disputaient le bitume aux Moskvitch brinquebalantes, le centre ville paraissait éventré par un bombardement et des dizaines de chiens suivaient le moindre de mes déplacements à travers le quartier de Lipscani. Aujourd’hui, fini les chevaux, et même les chiens se font rares, exterminés par une politique de salubrité de l’ancien maire. Des casinos sont apparus à chaque coin de rue, éclairant leur devanture d’une lumière joyeuse et factice. Mais la capitale roumaine est toujours un chantier, parsemé d’innombrables crevasses, de tas de pierres et d’excavations sauvages. La question : est-ce une ville laide en lente reconstruction, ou une ancienne cité agréable ensevelie sous une sauvage modernité, héritière des massacres communistes ? La ville est entre deux états. Vers lequel penche-t-elle ?

Une rue poussiéreuse. L’on ne distingue pas le trottoir de la chaussée : la bordure entre les deux est inexistante, ou plutôt a été détruite par le temps et la négligence. L’on progresse avec soin, s’enfonçant entre véhicules garés à même le mur et menus obstacles de moindre importance. Sans prémisses, un palais Belle-Époque surgit derrière un mur gris, entouré d’un parc élégant et d’un foisonnement de verdure. Les Roumains disent avec une pointe d’emphase : perioada interbelica. L’entre-deux guerres, époque aujourd’hui mythique où le pays réunifié avait sa voix au concert des nations, sans tutelle étrangère, s’efforçait de croître et de se construire un avenir souverain. Les efforts de la dictature n’ont pas tué la mémoire de cet âge trop court, mort sous la poussée des idéologies rouges-brunes.

En 2001 j’ai été invité par Radio România Internaţional au Festival Enescu. Les Roumains entretiennent d’étranges rapports avec leur plus grand compositeur. C’est l’homme de deux œuvres : les Rhapsodies. Le reste n’est ni connu, ni apprécié du grand public. Mais l’image d’Enesco est partout, orne des calicots déployés au-dessus des rues, d’immenses façades administratives, se déploie en banderoles gigantesques au long de l’Athénée. Je dis bien : l’image d’Enesco, au singulier. Car il ne s’agit que d’une seule image, toujours la même, reproduite chaque année à l’infini sur tous les supports : le maître de face, absorbé, la tête doucement inclinée et soutenue par la main droite aux doigts entrouverts. Pas d’illusion : aucune ferveur mélomane n’est à l’origine de ce culte. Enesco est un prétexte, un bouc émissaire. Faire connaître la Roumanie, inviter interprètes prestigieux et riches visiteurs, en un mot : flatter la population en lui faisant imaginer, l’espace de quelques concerts, qu’elle occupe le centre de l’attention internationale, voici la seule justification du Festival.

Musicalement, celui-ci est plutôt réussi. L’opéra Œdipe, rituellement donné à chaque édition, fut honoré avec une rare ferveur. A l’issue des ultimes mesures, le chef Christian Mandeal invita avec un parfait à-propos les musiciens de la philharmonie sur scène. Chacun, muni de son instrument, fut applaudi à l’égal des solistes vocaux. Je me souviens aussi, dans l’immense salle du Palais, bourrée à craquer malgré ses 6000 places assises, du récital de la Philharmonie de Vienne dirigée par Seiji Ozawa. Les symphonies de Mozart et Brahms furent accueillies dans un silence très relatif, les Roumains aimant bien discuter à voix basse en plein concert et même passer des coups de fil en chuchotant. Car la foule était là pour autre chose : la première rhapsodie d’Enesco. Fini les discussions susurrées : l’œuvre débuta dans un silence total. Pendant le dialogue des vents, je regardais mes voisins. Il y avait des cadres en costume cravate, mais aussi – les organisateurs ayant décidé de laisser ouvertes les portes du palais une fois installés les spectateurs munis d’un billet – des retraités, des adolescents en tee-shirt troués, des ouvriers droit sortis de leurs chantiers. Tous fixaient avec une attention intense l’orchestre viennois jouant leur musique emblématique. J’avais rarement vu une telle application dans l’écoute. Pas un ne bougeait ; le seul son provenait de l’estrade flanquée des deux sempiternelles images d’Enesco. La philharmonie s’employait à lisser la rhapsodie comme s’il se fût agit d’une valse viennoise, violons lustrés, cuivres polis. Ozawa faisait reluire son orchestre comme une somptueuse boîte à musique aux éclats moirés, policée mais sans la moindre fièvre pourtant si vitale à cette musique. Cette approche clinique n’effraya pas le public, qui à l’issue du dernier accord en tutti, ovationna farouchement les musiciens comme rarement ils l’avaient dû l’être, avec des vagues de rauque sauvagerie sans rapport aucun avec les traditionnelles demandes de bis - « une autre, une autre ! » - qui chez nous achèvent invariablement tous les récitals, même les plus médiocres.

Rien pour notre nation n’est comparable à la ferveur populaire des Roumains envers leur rhapsodie. Une musique que tout le monde connaît, sans considération de classe sociale ou d’âge. Mais alors, n’est-ce pas aussi le cas en France avec certains airs de Carmen ou encore le Boléro ? Non. Dans Carmen, Bizet imite l’Espagne. Ses airs ont beau être populaires, ils ne symbolisent pas la France. Ne parlons pas du Boléro, puisant selon les propres mots de Ravel son style plaintif et monotone dans les mélodies arabo-espagnoles. Berlioz, Gounod, Saint-Saëns et bien d’autres ont beau avoir écrit des musiques éloquentes et célèbres, aucune d’entre elles ne représente spontanément l’esprit français pour l’homme de la rue. Mais ce tour de force, Enesco l’a réalisé, pour sa propre nation.

J’avais mes habitudes à Bucarest. A deux pas de l’Université, j’allais dans une minuscule échoppe, tout en longueur. Mes explorations m’avaient appris qu’au fond, le long du mur de droite, s’entassaient des ouvrages musicaux et partitions, par dizaines, que l’on pouvait patiemment examiner et déchiffrer sous le regard bienveillant des employés. Les jours fastes j’ai pu acquérir pour quelques malheureux lei des biographies introuvables, quelques conducteurs (partitions d’orchestres) rarissimes et autres vestiges de la République Populaire sortis d’on ne sait quelle liquidation aveugle. Mais c’est fini. Cet été, à la place du bouquiniste, étincelait une boutique de jouets en plastique, avec dans sa devanture l’effigie criarde des derniers héros de Walt Disney.

J’avais déjà vécu pareilles déceptions. En 2003 ou 4, je m’aperçus que le Boema avait été remplacé par l’une de ces boutiques modernes sans âme où l’on va pour boire un café américain ou consommer des sushis, je ne sais plus trop. Non que j’étais un assidu du Boema, restaurant à l’ancienne mode, avec ses assiettes peintes et têtes de gibier défraîchies aux murs, et par-dessus-le marché aux qualités culinaires très discutables ; mais le lieu était porteur d’une véritable histoire, témoignage de cette légendaire perioada interbelica. Il y a plus : cet endroit (si l'on en croit l'écrivain Mircea Cărtărescu) était fréquenté par les services secrets communistes pour y fabriquer ces fameuses blagues que les Roumains aimaient à s’échanger pendant les années noires. Eh oui, les histoires de Bula sont aussi des filles de la Securitate…

Plus loin, dans Lipscani, centre ville historique que l’on parcourait autrefois comme un terrain vague en friche, l’on trouvait les meilleures placintas de la capitale, tourtes feuilletées aux bords rendus croustillants par une cuisson au caquelon. Le minuscule salon de thé était recouvert par une fresque de Mickey. Non, pas le personnage falot et insipide que nous connaissons aujourd’hui, mais le sympathique Mickey des origines aux grands yeux, mâtiné de Mortimer et pas encore perverti par la mièvrerie ; je me plaisais alors à imaginer les jeunes Bucarestois des années 30 se presser au comptoir exigu commander des citronnades et des parts de placinta, alors que la ville aux longues voitures brillantes s’animait au son des fox-trots et tangos de Jean Moscopol. C’est perdu. Aujourd’hui, une couche de peinture satinée a rénové le salon de thé. La dernière fois, j’ai demandé à la serveuse pourquoi la peinture de Mickey avait disparu. Elle a simplement haussé les épaules : « c’est plus moderne ainsi ».

jeudi 6 août 2009

Marching Band : un certain regard sur l'Amérique

Documentaire de Claude Miller (2009).

État de Virginie. Alors que la très longue campagne pour la succession de George W. Bush touche à sa fin, la caméra de Claude Miller s’est invitée dans l’intimité de deux marching bands universitaires.

Curieuse tradition que ces fanfares-spectacles, composées de cuivres, flûtes et percussions, et paradant avec des majorettes en costumes clinquants. L’on trouvera avec raison ces manifestations patriotiques fort kitsch tant elles sont étrangères au goût français. Gardons-nous pour autant d’accabler les Américains : il n’est pas certain que le défilé du 14 juillet, avec légionnaires barbus en tablier de boucher, ou parades de la Garde Républicaine jouant Méditerranée relèvent du plus subtil raffinement.

Les deux universités ici observées se révèlent différentes. L’University of Virginia mélange Noirs et Blancs, sans que cela ne semble poser problème, allant jusqu’à les alterner au premier rang de la fanfare – simple question d’esthétique. La musique de sa band, tout en puissance, cymbales et éclats cuivrés, cherche à subjuguer, non à charmer. Elle trouve sa raison d’être en lever de rideau de rencontres sportives, dans un stade bien garni. L'orchestre encourage à la fois le public et l’équipe de l’université. Voilà pourquoi sa musique n’est pas vraiment intéressante en soi : elle fait partie d’un tout plus vaste sans lequel elle n’aurait pas d’attrait. Le plein air, l’exaltation du jeu, l’amour de l’université concourent à la ferveur des jeunes artistes de la marching band de l’University of Virginia, en uniformes de pur toc, évoquant nos mousquetaires au large panache.

Contraste flagrant avec la Virginia State University, fondée après la Guerre de Sécession pour permettre aux Noirs d’étudier. Aujourd’hui encore elle reste afro-américaine et draine une population défavorisée dans un objectif de promotion sociale. Sa marching band possède donc une dimension particulière, absente précédemment. Ici, la musique est remarquable, soutenue par un pupitre de percussions d’une rare efficacité. Là où les musiciens de l’University of Virginia tablaient sur la force pour s’imposer, leurs pairs de la Virginia State University privilégient le rythme, l’agogique, la nuance, usant volontiers d’une exposition en séquence où chaque phrase dévoile tour à tour la beauté de ses timbres. L’on ressent ici les influences africaines et latines qui forment aussi le corps de l’Amérique musicale. Le film donne envie de mieux connaître son chef, « doc » Phillips, tant son discours passionne. L’un des plus mémorables moments saisi par la caméra de Claude Miller présente la fanfare dans une formation minimale : des percussions, à l'exclusion de tout autre instrument. Tous les musiciens – noirs – jouent un morceau quasi tribal, la casquette renversée sur le regard et la face marquée par l’humeur.

Nulle allusion à l’histoire musicale de ce pays. La patiente reconnaissance de la musique noire, notons-le bien, n’accompagne pas les combats pour l’égalité raciale : elle les précède. Qui aurait pensé au XIXe siècle à la postérité des chants d’esclave ? Seule l’invraisemblable prémonition du Tchèque Antonín Dvořák en 1892 devait mettre en lumière la valeur des Spirituals méprisés par l’Amérique bien-pensante. Ensuite, Charles Ives donnera à entendre de mémorables marching bands au cœur de partitions symphoniques jubilatoires ; et au début de la décennie 1940, Aaron Copland écrira sa fameuse Fanfare for the Common Man. Tout cela appartient à l’histoire, au monde des livres et des savants. Nous contemplons avec le film de Claude Miller deux accomplissements contemporains et populaires de cette longue émergence.

Après avoir entendu les artistes de l’Université d’Etat, le ton lisse et policé de l’University of Virginia surprend. Sa musique est sans doute plus consensuelle, mais moins caractérisée ; elle reflète exactement l’image du campus. Une chose, cependant, unit les deux universités : le soutien à Barack Obama. Les jeunes musiciens sont unanimes. En dépit de la caméra braquée sur leurs traits, les étudiants gardent une spontanéité rafraîchissante. Mais pourquoi voter Obama ?

La fin de la présidence George Bush permettra à l’Amérique de se faire mieux voir, estiment-ils non sans candeur (la méfiance vis-à-vis des USA ne provient évidemment pas du rejet d’un seul homme, mais d’un contexte historique puisant ses ressorts dans un passé complexe et saturé d’idéologie). Mais ce soutien est conditionné par une seule chose : la couleur de peau du candidat. Ni son programme, ni celui de John MacCain, son adversaire, ne sont discutés. Sarah Palin en prend pour son grade ; contester la Théorie de l’Évolution n’est pas, il est vrai, une attitude très recommandable pour une élue du peuple. Que Barack Obama s’emploie à remercier Dieu à chaque discours, ce qui n’est pas en soi beaucoup plus avisé, n’est pas un fait relevé par ces mêmes étudiants. D’autres se bercent d’illusions : « avec Obama, le prix de l’essence va baisser », espère un Afro-Américain qui n’a même pas de voiture. La parole n’est pas donnée aux soutiens de MacCain, à l’exception d’un manifestant brandissant une pancarte Pro-life (mouvement anti-avortement). « Nous ne voulons pas d’un socialiste ! ». Évidemment, c’est un mensonge. On ne saurait, en revanche, lui donner tort quand il ajoute : « le changement, il aura lieu car nous sommes un démocratie qui change tous les quatre ans ».

Le documentaire s’invite dans un bureau de vote. Nous voyons deux jeunes Noirs voter pour la première fois, utiliser le bulletin électronique, laisser échapper quelques pleurs. Aucun commentaire, l’image simple, caméra à l’épaule, à la manière des reportages de l’émission Strip-Tease. Cette scène sans fard recèle une émotion particulière. Nous songeons aux sentiments de bien des Français de gauche, en 1981, pour l’élection de François Mitterrand. Nous nous souvenons ici, si nous l’avions oublié, qu’en 2008 un bouleversement plus important encore a été vécu par une vaste fraction de l’Amérique.

L’avenir dira si le candidat du rêve américain est bien celui sur lequel tant de fantasmes ont été projetés. L’heure est encore à l’incrédulité : l’Amérique peut changer. L’Amérique a changé.

Il faut rendre grâce à Claude Miller pour des scènes d’une réelle beauté, sans artifices, dénuées de ce parti pris omniprésent et insidieux qui a fini par rendre Mickael Moore insupportable. Ainsi, ce brève passage filmant un vaste terrain déserté. A la lueur crue des réverbères, une majorette s’entraîne. Elle est seule. C’est la veille de l’élection. La jeune femme n’a pas encore décidé pour qui voter. Alors, elle danse.

Claude Miller sait filmer les gens dans leur spontanéité, leur naïveté (comment ne pas être naïf à 20 ans ?), leur espérance. Mais aussi dans leur application à honorer ce dont ils font partie : leur pays, leur université, leur marching band. On a beau le savoir par avance, un tel attachement ne laisse pas de surprendre. S’il a existé en France, il semble en perdition (et l’on ne fera pas l’injure de comparer les mornes facultés de notre pays aux splendides campus américains). Quant au sentiment supra-national européen, ce n’est pour l’instant qu’une aimable chimère. Oui, cela aussi, le documentaire de Claude Miller nous le fait ressentir.

jeudi 30 avril 2009

Atomul de rata contra gripei de porc


Subiectul cu atomul de rata care se vinde in farmacii sub numele Oscillococcinum a declansat la vremea lui tunetele si fulgerele unor homeopati.

Acum cand epidemia mondiala de gripa ne bate la usa e firesc sa ne intrebam unde au disparut reclamele la zaharelul numit Oscillococcinum, de ce OMS nu zice ca trebuie sa facem stocuri de "remediu homeopat antigripal" (despre care dealtfel homeopatii stiu ca "functioneaza" pentru ca are "proba timpului":)) si de ce nu e recomandat pentru "prevenirea starilor gripale" asa cum publicitatile minicinoase ne sugereaza in fiecare iarna?

Dealtfel ma intreb daca homeopatii continua sa recomande oscillo si contra gripei porcine? Si daca nu, de ce nu?
La fel ca si conspirationistii si ca antivaccinalistii, ca sa fie consecventi cu ei insisi ar trebui sa se trateze homepat contra virsului gripei mexicane. Altel, ca si antivaccinalistii, pot fi acuzati de inconsecventa.

Pentru restul lumii: atentie, homeopatia nu este un tratament, e complet inutila in cazul gripei mai ales pe timp de epidemie!

Gripa isterica

Conspirationistii aveau dreptate: aparitia gripei porcine nu este intamplatoare! S-a descoperit vinovatul, sursa maladiei care ne-a lovit pe toti :


Gripa porcina, rebotezata "gripa mexicana" ia deja pe internet proportiile unei gripe isterice. Teoriile conspiratiei se multiplica, au intrat in actiune Rockfeller si noua ordine mondiala. Mastile cica nu folosesc la nimic (poate doar pt ca uratele satului sa fie invitate la dans in discoteca), virusul aar fi prea mic ca sa fie retinut de o masca chirurgicala. Si oricum virusul se transmite prin piele deci mai eficace ar fi manusile sau un intreg costum de cosmonaut.

Printre toate isteriile astea mai sunt si unele chestii amuzante:

- un joc in flash cu care ne putem crea propria pandemie

- Sau o reclama din 1976 la vaccinul contra.... gripei porcine:)


- Si un site linistitor care ne spune cat de tare ar trebui (sau nu) sa ne ingrijoreze virusul gripei porcine