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jeudi 3 janvier 2008

Le 31ème passager

Si le Capitaine Ringt, seul maître à bord après Dieu, était sujet à la plus infime appréhension pour cette manœuvre d’accostage, pas le moindre indice ne saurait en donner le soupçon. Fermement établi sur ses deux jambes, il édicte avec une impassible assurance des ordres brefs à son second. Vue des passagers, sa stricte et immobile silhouette se détache avec netteté sur le ciel, faisant écho à la remarquable ligne de la Statue de la Liberté. Captain Ringt ne peut s’empêcher de songer que le colosse de pierre, érigé sur l’île de Bedloe voisine (1), a exactement le même âge que le mastodonte d’acier qu’il vient une fois encore de mener à travers l’Atlantique. Car le S. S. Saale, sorti en 1886 des chantiers navals de la Fairfield Shipbuilding & Engineering Company, à Glasgow, ne fait certes pas pâle figure face à la dame de Bartholdi : plus de 450 pieds de long et 48 de large, un tonnage dépassant les 5200 tonnes permettent de convoyer plus de 1200 passagers. Mû par trois puissants moteurs à vapeur, son hélice parvient à propulser le géant à la vitesse stupéfiante de 17 nœuds. (2) Et en ce matin du 26 septembre, voici l’île Ellis, passage obligé pour l’immigration vers les Etats-Unis. En effet, depuis le 1er janvier de cette même année 1892, tous les arrivants doivent se faire connaître, mentionner leur spécialité, déclamer leur nationalité, leurs lieux d’embarcation et de destination.

La traversée est souvent éprouvante pour des individus n’ayant jamais mis les pieds sur un navire, a fortiori sans avoir encore de leur vie contemplé un océan. Beaucoup proviennent d’Europe centrale et rares sont ceux sachant tenir dignement leur rang – le fait qu’il s’agisse de premières classes n’y est pour rien.

Cette fois-ci encore le transatlantique a été un peu trop secoué au goût des passagers. Oh, rien d’étonnant, ni même hors du commun, en tout cas aucun motif d’inquiétude pour un marin digne de ce nom. Cette année, la saison des cyclones a commencé dès la mi-juin et se prolongera vraisemblablement, comme chaque saison, jusqu’à la fin de l’automne. Deux tempêtes aux trajectoires bien différentes – la première, exclusivement maritime, a réussi à traverser l’Atlantique jusqu’au large des côtes espagnoles, alors que la deuxième trouva assez d’énergie pour remonter le continent américain jusqu’au Groenland – se sont apaisées le même jour, précisément le 17 septembre, alors que le vaisseau quittait Brême. Et 9 jours plus tard, à l’accostage aux Amériques, le capitaine apprend qu’un dernier ouragan s’était subitement matérialisé au large de la cité mexicaine Cuidad del Carmen, avant de traverser le Yucatán où, faute de pouvoir soutirer à l’océan son énergie cataclysmique, il devait rendre à la terre une part de sa vigueur. Mais dès le contact avec les eaux chaleureuses du Golfe du Mexique, le cyclone s’est muté en un monstre tempétueux, se précipitant enfin sur le Texas pour venir s’asphyxier quelque part sur le continent. Aucune de ces tempêtes n’a croisé la course du S. S. Saale. Peut-être les séquelles d’un autre cyclone, le cinquième de la saison et épuisé en mer le 23 septembre aux parages du 37° nord et 40° ouest, pas si loin de la course du navire, a-t-il pu donner au transatlantique l’occasion d’illustrer son aisance par temps un peu fort. (3) Il n’en fallait guère plus pour inciter les premières classes invitées à la table du capitaine à déclarer forfait, une à une, vaincues par le persévérant roulis imprimé au bâtiment. Toutes, sauf une. Ringt se souvient encore de cet Autrichien à la tête de boucher qui se permit de lui demander, un verre liquoreux en main :

- Capitaine, n’y a-t-il pas une manière de décrire l’intensité des tempêtes maritimes ?

- Elle existe déjà. Cela dit, pourquoi ne proposez-vous pas votre propre échelle des ouragans, Herr Dvořák ? (4)

- Pas mon métier. Mais le bruit de tous les diables que fait cet océan en trimballant ce bateau (Ringt réprima un sursaut. Son bateau n’était pas du tout trimballé, ces fichus terriens n’ont aucune culture de la traversée. Et puis ce n’était nullement un vulgaire bateau mais bien un navire à la pointe du progrès) m’inspirerait assez une nouvelle symphonie, ou bien un concerto d’un nouveau genre. Oui, voilà qui pourrait être bien, une symphonie Neptune. (il éclusa son verre). Ou une œuvre où chaque mouvement aura un instrument soliste, mais à chaque fois un instrument différent. (5) Voyez ?

La capitaine soupira. Revoilà qu’on parle de musique. Déjà au cours du repas un énergumène exalté lui avait vanté les mérites d’un de ses jeunes élèves, à coup sûr un très grand compositeur, celui que l’Amérique attend, un certain Charles Ives, oui, telle était l’opinion de Dudley Buck. (6) Un autre passager de première, Albert Munsel, s’était alors manifesté comme musicien. Mais les orientations de la musique moderne l’effrayaient, et il se posait la question de mettre son esprit à l’œuvre dans un autre domaine artistique. La peinture, par exemple. Il pensait que la discipline devait s’allier à la science pour proposer aux artistes une nomenclature raisonnée de toutes les couleurs et nuances possibles. N’est-ce pas là un idéal merveilleux pour le siècle qui s’annonce ? (7)
« La peinture, je m’y connais un peu, même si je suis avant tout un sculpteur », s’exclama le dénommé Louis Diederich. « Et croyez-moi, il y a encore de grandes choses et surtout de grands hommes à dépeindre dans le Nouveau Monde ! » (8)
Sur cette envolée lyrique il s’était solennellement dressé, un verre à la main, mais devant le peu d’empressement des convives à lui rendre la pareille – une bonne partie des femmes et des enfants avait déjà quitté le salon pour des milieux plus adaptés à leurs exigences physiologiques, et les derniers convives faisaient leur possible pour conserver un visage avenant – il se contenta de le porter à ses lèvres sans en goûter le liquide. Il le remit sur la table, se rassit, se releva promptement et s’excusa à son tour.
Une voix suave se fit entendre. « L’art, c’est très bien. Mais que serait donc l’artiste sans le Créateur qui l’inspire et s’exprime à travers lui ? ». Les regards se tournèrent vers un individu discret et strictement vêtu, d’une grande pâleur que rehaussaient ses atours monotones. « Je m’appelle Francis Brown. Je suis théologien, voici mon épouse Louise et mes trois enfants : Julius Arthur, Nathalie et Elisabeth. » (9)

- Théologien ? interrogea laconiquement Ringt. Le capitaine appréciait avec modération les ecclésiastiques et tout ce qui s’en approchait, à bord de ses navires. Quelque ait été sa position envers Dieu et ce qui gravite autour, il entendait rester l’unique autorité auprès de tout ce qui se mouvait à bord du paquebot.

- Oui, Capitaine. J’ai récemment entrepris l’enseignement de l’Hébreu et des langues apparentées. Nous avons encore tant à apprendre de la Syrie des autres pays levantins, berceau de l’enseignement du Christ. Il ne s’agit naturellement pas de rétablir le pape en Palestine, ajouta-t-il en souriant, faisant allusion à l’ingénieur Hamelin dans le roman d’Emile Zola l’Argent. Mais ce monde délétère a besoin de repères fermes, historiques, pour ne pas sombrer dans l’inconséquence, ne croyez-vous pas ?

- Mais oui ! s'écria Dudley Buck. Les chants d’église représentent la nouvelle musique américaine, pour sûr. Et la musique pour orgue ! Si seulement vous entendiez ce que fait le petit Ives avec ce merveilleux instrument !

- J’ajoute que je suis aussi Docteur en Philosophie et en Divinité depuis huit années, continua imperturbablement Francis Brown, comme s’il n’avait pas entendu l’inopportune exclamation de Buck.

- Papa Antonius ! Dis-leur que toi aussi tu es Docteur en Philosophie !

Un jeune garçon d’une dizaine d’années interpella ainsi l’Autrichien à la tête de boucher. Oui, son père était docteur en Philosophie de l’Académie de Prague. Son diplôme, rédigé en langue latine, proclamait l’élévation d’Antonius Dvořák au rang de Docteur en Philosophie. Et c’est ce titre de docteur et ce prénom d’Antonius que Dvořák avait choisis de donner au registre d’embarquement. Il entend ainsi débarquer aux Etats-Unis en héritier d’une culture enracinée en Europe, et dépasser la querelle avec Simrock – son éditeur allemand qu’il a laissé brouillé outre-Atlantique – au sujet de l’orthographe véritable de son prénom. Antonín pour les Tchèques, Anton pour les Allemands, Antal pour les Hongrois, Antoine pour les Français ? Eh bien, son prénom sera Antonius, le temps d’un voyage.
Il posa un regard abstrus sur son fils, prénommé comme lui Antonín. Le garçon avait ainsi pu conserver son prénom original pour la traversée, faisant l’économie du diminutif Tonik. Anna intercepta le regard de son mari.

- Allez, les enfants, il faut partir maintenant. Dites au revoir. Merci, capitaine.

Le départ d’Antonín et sa sœur Otylie entraîna celui de Josef Kovařík. Le jeune homme tout juste âgé de 22 ans, lui aussi musicien, s’était joint aux Dvořák pour la croisière. Sa famille est installée à Spillville, dans l’Iowa, et c’est là-bas qu’il escompte se rendre sitôt débarqué. Il a dans l’idée d’inviter le compositeur à séjourner quelque temps dans cette paisible bourgade jadis fondée par des exilés tchèques. (10) Kovařík se demande parfois comment les Dvořák, si attachés à la nature et peu à l’aise en milieu urbain, appréhenderont la frénétique vie new-yorkaise. Mais dans l’immédiat son unique urgence est d’assurer une sortie honorable du salon des premières, en dépit de la houle tenace.

- Ainsi, vous êtes docteur en philosophie. Sur quoi a porté votre thèse de doctorat ?

Francis Brown désirait lui aussi regagner ses quartiers et se mettre au repos en attendant une salutaire et hypothétique accalmie, mais auparavant il était curieux d’évaluer les dispositions intellectuelles de l’un de ses pairs.

- Ma thèse ? Non. Pas de thèse. Doctor Honoris Causa. Honorifique !

- Ah !… Mais votre discours de réception, sur quoi a-t-il donc porté ?

Brown entendit une réponse confuse où il était question d’ouverture, de nature, de carnaval et de symphonie en sol. Puis Dvořák évoqua pêle-mêle Shakespeare, l’empereur François-Joseph et fit mention d’un pénible discours en satané latin à l’Université de Cambridge. (11) Le théologien, interdit, rechercha un instant ses mots et jugea en définitive préférable de prendre congé. Son visage reflétait un mélange de lassitude et de perplexité. Désormais seul avec le capitaine, le compositeur continuait à parler tout en savourant sa liqueur.
Master Ringt réalisait obscurément que le discours portait à présent sur les Indiens Peaux-Rouges. Une histoire visiblement avait marqué l’Autrichien, quelque chose comme le « champ de Ailla-Ouate ». Le capitaine conclut in petto qu’il devait s’agir d’une aventure de Winnetou qui lui échappait. Qui d’autre que le célèbrissime Karl May aurait pu décrire avec tant de talent les grands espaces peuplés de Peaux-Rouges inquiétants, heureusement civilisés au contact de chrétiens blancs comme Old Suterland ? (12)

- Paré à l’accostage ! Coupez les moteurs !

Le sifflet criard du chef d’équipage mit aussitôt fin aux réflexions du capitaine sur les péripéties du voyage. L’ultime manœuvre d’appareillement vient de s’achever. Dans quelques minutes, les deux-cent quatre-vingt dix huit adultes, vingt-et-un enfants et quatre nourrissons des première et deuxième cabines entreprendront de débarquer sur Ellis Island, suivis par les centaines d’émigrants logés dans le confort précaire de la troisième classe. Une journée de quarantaine est obligatoire pour tout ce beau monde avant de rejoindre New York proprement dit.

- - Papa ! Pourquoi est-ce que tu ne construis pas toi aussi une statue comme Felix Mendelssohn ?

Ringt reconnu la voix du fils du compositeur tchèque, quelque part dans la foule s’apprêtant à débarquer. Une voix féminine lui répondit.

- Ce n’est pas le même Bartoldi, chéri. Celui de la statue était Français. Mais ton père laissera lui aussi quelque chose d’extraordinaire aux Américains. N’est-ce pas, Dr Antonius ?

Et c’est, en effet, ce qui devait arriver. (13)

Notes

(1) Aujourd’hui, Liberty Island.

(2) Le S. S. Saale assure la traversée vers New York depuis Brême ou la Méditerranée jusqu’à la fin du siècle. Le 30 juin 1900, il est gravement endommagé par le grand incendie du port d’Hoboken. Plusieurs dizaines d’hommes d’équipage périssent (voir www.pier3.org). Il est alors revendu à la Luckenbach Line, American flag. Sous le nom de J. L. Luckenbach, il est affecté au transport de fret. En 1924, le navire est rebaptisé
Princess, puis Madison, avant d’être démantelé en Italie cette même année.
Voir www.ellisisland.org. Ce site propose aussi la liste des passagers ayant débarqué sur l’île Ellis. Dvořák est enregistré comme le numéro 31 sur le registre du S. S. Saale daté du 26 septembre 1892.

(3) Sur la saison des ouragans 1892, voir www.aoml.noaa.gov/general/lib/lib1/nhclib/mwreviews/1892.pdf. A noter que, sans doute dans la fièvre de l’arrivée, la trajectoire du cinquième cyclone n’est pas exactement celle que l’on a indiquée au capitaine, puisque la tempête ne traversa nullement la péninsule du Yucatán.

(4) La boutade de Ringt trouvera cependant une concrétisation près d’un siècle plus tard. L’échelle de Dvorak est aujourd’hui fréquemment utilisée pour catégoriser les ouragans en fonction de leur intensité.

(5) La symphonie Neptune est restée à l’état de projet (numéro de catalogue B. 402, 1893), tout comme le Concerto pour orchestre de cette même année (B. 413). Dvořák envisageait en effet une œuvre concertante où chaque mouvement aurait son propre soliste.

(6) Dudley Buck (1839-1909) fut le professeur du jeune Charles Ives. Il composa de nombreuses pièces pour orgue.

(7) Albert H. Munsel (1858-1918) laissera à la postérité un système de notation des couleurs, encore utilisé de nos jours.

(8) Né en Allemagne, Louis Diederich et sa famille s’installent à Baltimore. Peintre autodidacte, il étudie ensuite au Maryland Institute of Art avant d’en devenir un professeur. Il sera le peintre du sénat américain.

(9) Théologien célèbre de son temps, Francis Brown (1849-1916) est titulaire d’un doctorat en philosophie décerné par le Hamilton College (1884). Il obtient le titre de docteur en divinité (!) auprès du Darmouth College (1884), de l’Université de Yale (1894), de l’Université de Glasgow (1901), de Williams College (1908) et de Harvard (1909). En 1901, Oxford lui accorde un doctorat de littérature alors que Darmouth le nomme Docteur ès lois. En 1911, il est accusé d’hérésie mais l’instruction le blanchit. Son fils Julius Arthur Brown enseignera au Liban.

(10) Dvořák acceptera l’invitation de Kovařík et passera ses vacances d’été 1893 à Spillville. Il y composera ses quatuor et quintette dits Américains.

(11) L’Université Tchèque Charles Ferdinand de Prague décerne à « Antonius Dvořák » le diplôme de docteur honorifique en philosophie le 17 mars 1891, après une longue attente de l’accord de l’empereur François-Joseph. Trois mois plus tard, il est cette fois reçu Docteur Honoris Causa de l’Université de Cambridge. La cérémonie a lieu en latin, devant un Dvořák embarrassé : « J’écoutais à gauche, à droite, et je n’arrivais pas à savoir ce que je devais écouter. Quand enfin je compris que l’on s’adressait à moi je fus comme pétrifié. J’avais honte de ne pas savoir parler latin. ». Dvořák dédie en témoignage de reconnaissance son ouverture Carnaval à l’Université Charles Ferdinand de Prague, et l’ouverture Dans la nature à l’Université de Cambridge. Il gratifie cette dernière de sa Huitième symphonie en sol majeur qu’il choisit de diriger en guise de discours de réception. Voir dans le livre Un musicien par-delà les frontières, le chapitre consacré aux Honneurs impériaux et internationaux.

(12) Alors que Ringt évoque le héros indien de Karl May, écrivain populaire allemand n’ayant jamais mis les pieds en Amérique, Dvořák parle évidemment du merveilleux Chant de Hiawatha de Longfellow.

(13) Voir l'article Ce jour-là, notre monde changea. Si tous les dialogues sont fictifs, le nom et les attributions des différents personnages de cette nouvelle sont rigoureusement authentiques.





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samedi 8 septembre 2007

La maison de Dvořák à New York


En passant par New York, l’une de mes résolutions fut d’aller voir la maison de Dvořák. L’endroit n’étant pas documenté dans les guides français, et absent des circuits touristiques, j’ai dû me débrouiller par mes propres moyens pour me rendre à l’endroit où vécu le grand compositeur. Voici le fruit de cette expérience.
Mais qui était donc Dvořák ? Et pourquoi New York ?
Autant le dire tout de suite, « Dvořák » ne se prononce pas « Dvorak » mais plutôt « Dvorjak ». La faute à un petit accent que les Tchèques placent parfois sur leurs consonnes, un « hacek » qui transforme un innocent « r » en « rj » moins commode à prononcer. Dvořák était donc un Tchèque, il a vécu pendant la seconde moitié du XIXe siècle et à sa mort en 1904 il était considéré comme l’un des plus grands compositeurs de son temps. Depuis, cela n’a pas changé, au contraire même.
Je comprends le scepticisme de certains. Quand l’on parle de grands compositeurs, l’on pense à Mozart, Beethoven, Bach, Verdi, Brahms, Wagner et quelques autres encore, mais le nom de Dvořák ne vient pas spontanément à l’esprit. Par bonheur nous vivons une époque où un certain éloignement, indispensable à la reconnaissance des maîtres d’autrefois, a fait son œuvre. Et que constatons-nous ? Tout simplement que la musique de Dvořák n’a jamais quitté la scène, qu’elle a été défendue par les plus grands interprètes, que d’innombrables artistes pendant plus d’un siècle ont rendu un hommage constant à la qualité de son héritage musical, en dépit de la méfiance infondée d’un certain milieu français. Nous constatons aussi qu’il a donné au monde une symphonie célèbre entre toutes, si légendaire que seules les symphonies de Beethoven peuvent en contester la popularité ; qu’il a composé le plus joué des quatuors, le plus aimé des concertos pour violoncelle, l’une des plus gracieuses arias qu’un compositeur offrît jamais à une héroïne d’opéra… Arrêtons là les superlatifs et disons simplement que si tout le monde ne sait pas qui était Dvořák, tout le monde connaît sa musique.
Oui, je dis tout le monde. Jugez-en par vous-mêmes, écoutez ces musiques (ou faites-les écouter à un novice en musique classique) et voyez si au moins l’une d’entre elles n’est pas déjà connue (tous les liens s'ouvrent dans une nouvelle fenêtre) :

IXème symphonie "du Nouveau Monde" (4ème mouvement) : http://www.youtube.com/watch?v=Vlci-kCEaKE

IXème symphonie "du Nouveau Monde" (2ème mouvement) : http://www.youtube.com/watch?v=-ENf4VEhI40

VIIIème symphonie (3ème mouvement) : http://www.youtube.com/watch?v=hQ1pbc4QmpY

Sérénade pour cordes (valse) : http://www.youtube.com/watch?v=Bh0wnvSwHzU [publicité pour Radio Classique]

Humoresque n° 7 : http://www.youtube.com/watch?v=ScSCILXXLnM

Danse slave n° 8 : http://www.youtube.com/watch?v=UMIfQ7KhRqY

Ode à la Lune (opéra Rusalka) : http://www.youtube.com/watch?v=1iLqXZHO45o

Quatuor américain (4ème mouvement) : http://www.youtube.com/watch?v=p1iaoTv6dHo

... et tant d'autres choses. Songez qu'il y a plus de 200 compositions, dont une bonne moitié manifeste une qualité exceptionnelle !
Et New York ? J’y viens. Ainsi que je le disais, Dvořák était un compositeur reconnu de son temps, et c’est pourquoi il fut invité à vivre à New York pour former une génération de musiciens américains. Il y resta trois années. Je n’entre pas dans les détails de cette aventure à laquelle j’ai consacré plusieurs articles, et dont je parle aussi dans mon dernier livre. Son logement était situé sur l’île de Manhattan. Pendant un siècle, jusqu’au début des années 1990, la maison fut le théâtre de plusieurs manifestations musicales et patriotiques en soutien au peuple tchèque. L’une des plus symboliques eut lieu en 1941, pour les célébrations du centenaire du compositeur. Un concert réunit alors le chef Bruno Walter et le violoniste Fritz Kreisler, deux interprètes de prestige, en présence du ministre en exil Jan Masaryk. Le maire de New York Fiorello LaGuardia dévoila à cette occasion une plaque commémorative qui fut apposée sur la façade de la maison. L'inscription que l'on peut lire aujourd'hui est un peu différente et dit la chose suivante :

THE
FAMOUS CZECH COMPOSER
ANTONIN DVORAK
1841 – 1904
LIVED IN A HOUSE ON
THIS SITE
FROM 1892 UNTIL 1895
Le célèbre compositeur tchèque
Antonín Dvořák
1841 – 1904
vécut dans une maison à cet emplacement de 1892 à 1895
IN MEMORY OF HIS
100TH BIRTHDAY
AND FOR FUTURE
GENERATIONS OF
FREE CZECHOSLOVAKIA,
THE
GRATEFUL GOVERNMENT
IN EXILE
CAUSED THIS
INSCRIPTION TO BE
ERECTED INITIALLY ON
DECEMBER 13TH 1941
En mémoire du 100ème
anniversaire de sa naissance
et pour les générations futures de
la Tchécoslovaquie libre, le
gouvernement en
exil reconnaissant
fit composer cette inscription,
inaugurée à l’origine
le 13 décembre 1941.
LONGING FOR HIS
CZECH
HOME, YET HAPPILY
INSPIRED
BY THE FREEDOM OF
AMERICAN LIFE,
HE WROTE HERE AMONG
OTHER WORKS THE NEW WORLD
SYMPHONY,
BIBLICAL SONGS AND
THE CELLO CONCERTO.
Nostalgique de sa terre tchèque, cependant favorablement inspiré par la liberté de la vie américaine, il écrivit ici parmi d’autres œuvres la Symphonie du Nouveau Monde, les Chants Bibliques et le Concerto pour violoncelle.
ADAPTED FROM THE
COMMEMORATIVE
PLAQUE CELEBRATING
DVORAK’S
100TH BIRTHDAY
Adapté
de la plaque commémorative
célébrant le 100ème
anniversaire
de la naissance de Dvořák


Cinquante ans plus tard, au début des années 1990, une partie du quartier fut rachetée par le Beth Israel Hospital pour y installer ses bâtiments. Le sort de la maison de Dvořák fut un moment au centre des débats mais en dépit de l’opposition émérite de personnalités de premier plan (qu’il suffise de citer le réalisateur d’Amadeus Miloš Forman ou le président tchèque Václav Havel, et même l’implication du New York Times) l’hôpital la fit détruire. A sa place fut édifié un centre d’accueil pour malades du SIDA.
La douleur de cette perte devait être en partie tempérée par la… découverte d’une statue du compositeur. Offerte par une association de Tchèques américains, elle avait été inaugurée en 1963 et devait décorer le Lincoln Center, vaste centre culturel universellement réputé. Jugée désuète par les décideurs de l’époque, la statue du pauvre Ivan Mestrovic fut finalement installée… sur le toit d’un bâtiment. Autant dire hors de la vue des New Yorkais ! En 1997 elle fut enfin ramenée sur la terre ferme, de nouveau inaugurée et elle occupe désormais un recoin apaisé du Peter Stuyvesant Park, à quelques mètres de l’ancienne demeure du musicien. Mais cette restauration n’a été possible que par de solides soutiens financiers, grâce à un vaste mouvement de solidarité qui mobilisa pendant plusieurs mois de nombreux amoureux de la musique de Dvořák, des plus grands artistes aux mélomanes les plus modestes. L’endroit fut également nommé « Place Dvořák ».

Comment se rendre à la maison de Dvořák à New York
L’adresse de la maison de Dvořák est « 327 East 17th Street ». Cela ne dira pas grand-chose à ceux qui ne sont jamais allés à New York, aussi n’est-il pas inutile de préciser que cette 17ème rue se trouve dans la partie sud de l’île. Comme souvent sur le continent américain les villes sont quadrillées par des voies perpendiculaires. A New York, les vastes avenues sillonnent Manhattan du nord au sud alors que les rues offrent des chemins de traverses entre les deux rives de l’île, la Hudson River (à l’ouest) et l’East River. La numérotation des rues débute dans le quartier nommé « Lower Manhattan » et se termine bien loin de là, à l’extrémité nord, par la 218ème rue.

L’adresse où vécu Dvořák est située entre les avenues 1 et 2, autant dire qu’elle se trouve à l’est de Manhattan. Ce quartier est calme, l’on y échappe à l’impérieuse effervescence de Time Square ou de la 7ème avenue. L’on peut y voir quelques retraités paisiblement installés au cœur du Stuyvesant Park, heureux de se prélasser au soleil. Des écureuils pointent leur museau en quête de friandises, et un ramage sonore venu des arbres finit d’étonner le visiteur. Mais, on l’aura compris, en dépit de son intérêt symbolique l’endroit à lui seul ne mérite pas un détour. Par bonheur il se trouve à deux pas de centres d’intérêt touristique et peut s’intégrer dans un agréable circuit pédestre.
Ainsi, il est possible de savourer un déjeuner dans un restaurant de l’East Village (citons l’étonnant Veselka et ses plats ukrainiens, amoureusement élaborés par un cuisinier… mexicain). Ce quartier est facile d'accès, étant fréquemment desservi par les autobus du Downtown Loop. Une courte marche digestive (10 minutes) permet ensuite de gagner la maison de Dvořák. Il suffit pour cela de remonter la seconde avenue vers le nord pour rejoindre le Stuyvesand Park. Ensuite l’on peut aisément poursuivre la découverte des « villages » en poursuivant vers l’ouest. La découverte à pied de l’Union Park et même du Washington Park, à quelques pâtés de maisons, est une expérience inoubliable ; l’on y croise une foule de personnages colorés, des jazzmen en goguette, des baigneurs insouciants dans le bassin central, des amateurs de kendo… et toujours, partout, des écureuils. De là vous poursuivrez vers Soho ou Chelsea, à vous de voir.

Le Français aime à penser que New York est la plus européenne des villes américaines. Il me semble au contraire que rien n’est plus américain que New York ; pas la seule image des Etats-Unis, certes, mais une image typique parmi tant d’autres, à la fois hystérique et reposante, exaspérante au possible et merveilleusement accueillante.

Et je ne peux me défaire de l’idée que le New York d’aujourd’hui, sans le séjour de Dvořák et la radicale orientation qu’il imprima à toute une génération de musiciens, ne serait pas exactement la même ville.

Alain Chotil-Fani

Pour en savoir plus...

Situer la maison de Dvořák sur la carte : cliquer ici

L'histoire de la maison : http://www.american-music.org/publications/bullarchive/richm231.htm

Un article sur la Symphonie du Nouveau Monde

Page de liens sur Dvořák

jeudi 6 septembre 2007

New York, New York (III)

'Breakfastul made in USA' e un adevarat festin. In cofee-shopuri, diners, cafenele si restaurante menu-ul pentru micul dejun e lung cat bratul : cereale, hash-browns (un fel de chiftele de cartofi rasi ), imense pancakes, french-toast (friganele) cu sirop de artar, si, evident, ouale care pot fi "scrambled", "omelette" sau "fried" (ochiuri). Daca sunt "fried" atunci pot fi "sunny side up" (prajite doar pe o parte) sau "over", intoarse pe ambele parti ca o clatita. Ouale mai pot fi "poached", "boiled" sau "hard boiled". Era sa uit "muffins"-urile, moi si dulci, cu zmeura, afine sau banane si nelipisitele "bagels"-uri, covrigi tipic newyorkezi care se mananca cu branza topita si uneori cu somon. Cafeaua insa lipseste, din pacate. E adevarat ca exista o bautura maronie cu acelasi nume insa nu are nimic de-a face cu ceea ce numim noi 'cafea', e un fel de supa lunga cu gust indoielnic si foarte, foarte fierbinte. Banuiesc ca fierbinteala are rolul de a anihila din start papilele gustative, macar asa nu se mai simte gustul neplacut. Citeam mai demult despre bucuria romanilor la aflarea vestii ca Starbucks se instaleaza si in Romania, in sfarsit, spuneau unele voci virtuale, vom putea bea o "cafea" ca in filme. De fapt, in afara de 'espresso' la Starbucks nu se vinde 'cafea'. Ma si umfla rasul cateodata cand in vreun restaurant parizian mi se da de ales intre 'café' sau 'café americain', ca si cum as putea ezita vreodata intre o cafea si o spalatura de vase.

N-avem mult tim
p la dispozitie sa hoinarim cum am vrea prin cartiere si parcuri, deja am hotarat ca nu vom intra in nici un muzeu. Vrem sa folosim la maxim cele 3 zile, singura solutie e sa ne cumparam tichete la autobuzele Sightseeing. Avem la dispozitie 48h sa ne plimbam cu ele cum vrem. Dupa aceea, daca ne mai ramane timp, ne vom intoarce pe jos in locurile care ne-au placut mai mult.
Numele cartierelor in NY sunt la fel de sugestive ca si numerele bulevardelor, sunt usor de retinut: spre nord e 'Uptown', spre sud e 'Downtown', la mijloc e 'Midtown'. Mai simplu de atat nu se poate. Ne urcam in autobuzul ce merge spre Uptown si Harlem, de fapt face turul enormului Central Park. Pe ghid il cheama Jorje, e vesel si nu uita sa ne reaminteasca dupa fiecare a treia fraza ca salariul lui e mic si principalul venit sunt 'tipsurile'.
Calatoria incepe in West Side, un cartier agreabil, cu terase si buticuri. Am parasit zgarie norii, cladirile incep sa aiba o talie
mai umana, arhitectura e speciala. Probabil ca prezenta Universitatii Columbia contribuie si ea la atmosfera placuta a cartierului. Nu ma concentrez prea mult la istoria sau anecdotele legate de locurile pe unde trecem, incerc doar sa ma impregnez de imaginile ce-mi defileaza in fata ochilor, de atmosfera linistita a diminetii de weekend in Central Park, de accentul ghidului, de numele cu rezonanta cunoscuta care imi gadila auzul: Metropolitan Opera, Lincoln Center, Dakota building, ultimele clipe ale lui John Lennon...
Trecem prin Harlem si inaltimile sale (Heights), admiram in fuga biserici ,c atedrale si case rosiatice (brownstone houses), aflam ca Harlemul nu mai e populat in majoritate de afro-americani ci de dominicani si alti emigranti latinos, ca pretul chiriilor sau al apartamentelor a devenit exorbitant.


Revenim spre Times Square pe cealalta parte a Central park, East Side. Aici e cartierul chic, cartierul miliardarilor unde pretul m2 ar face sa paleasca de invidie proprietarii parizieni din arondisemntul 16. E cartierul limuzinelor si hotelurilor de lux, al ambasadelor si Metropolitan Museum of Art. Aici locuiau Greta Garbo si Marlyn iar azi aici
locuiesc Robert redford sau Woody Allen.

Inainte de a ne desparti de Jorje, mai aruncam privire spre Central Park si sirul lung de trasurici care isi asteapta clientii si iarasi am o senzatie de déjà-vu. Din pacate de data asta nu vom avea timp de o plimbare in Central Park...

E deja ora pranzului si in ciuda breakfastului copios, iar ni s-a facut foame. Pentru prima masa adevarata la New York trebuie sa mancam 'american' insa ne aflam in Theater District, un cartier in care restauran
tele care isi merita acest nume nu sunt la tot pasul. Ca sa gasim unul trebuie sa mergem pe jos: la doi pasi de Broadway se afla un vechi cartier irlandez care pana prin anii '60 chiar se numea Hell's Kitchen. Restaurantul se numeste WestwayDiner si interiorul aminteste de animatia Broadway-ului in epoca de glorie . Mancam hamburgeri ca toata lumea de acolo si ma amuz gandindu-ma, ca din cauza Mcdonaldsului, felul asta de mancare a devenit un fel de injuratura in Europa. Insa e adevarat ca aici nu au acelasi gust, daca ma gandesc bine as putea chiar sa le dau calificativul de "buni".

Dupa amiaza ne continuam turul orasului, plecam iar hai-hui cu double-decker-ul prin Downtown de data asta. E ceea ce se numeste 'NightTour' numai ca nu e noapte, e inca zi si asa va ramane pana la intoarcere. Din pacate nu vom admira luminile Skyline, nu suntem suficient de 'decalati orar' pentru asta, ramane pentru data viitoare. Vedem doar podul Brooklyn in apus de soare, intrezarim statuia Libertatii, ramanem blocati in traficul din Little Italy, aruncam doar o privire pofiticioasa teraselor din Greenwich village. Zarim o multime compacta pe strazile din Chinatown si ne promitem sa ne intoarcem pe acolo de capul nostru a doua zi. Desi de data asta a fost doar o privire superficiala aruncata jumatatii de sud a Manhattanului ne dam seama ce au vrut sa spuna ghidurile cu 'orasul contrastelor'. De la un cartier la altul ajungi intr-o alta lume, totul se schimba, casele, firmele, trotuarele, oamenii. Suntem inca in New York? Nu-i sigur...


Continuare


Little Italy


Chinatown

Skyline in apus de soare